Les femcels : anti-sororité et celibataires amères
Écrit par Camille Croizé le
Les femcels : anti-sororité et celibataires amères
Écrit par Camille Croizé le
Les femcels : anti-sororité et celibataires amères
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La solitude n’a jamais été un territoire facile, encore moins quand on est une femme. Pourtant, un phénomène surprenant fait son chemin depuis quelques années : celui des “femcels”, contraction de “female involuntary celibate”. Des femmes qui revendiquent, ou subissent, ce statut de célibataire non désirée, mais avec une tonalité bien différente de leurs homologues masculins, les incels. Si ces derniers crient leur haine des femmes en appelant à la violence, les femcels, elles, jouent souvent la carte d’un rejet plus subtil, parfois masqué, parfois revendiqué, des autres femmes.
Ce rejet inter-femmes dérange. Il interroge. Pourquoi certaines choisissent-elles de tourner leur frustration vers d’autres femmes, parfois avec virulence ? Cette haine-là, moins explosive mais plus corrosive, dévoile-t-elle un nouveau clivage dans les luttes féministes ? Ou pire, une forme sournoise de reproduction des pires logiques patriarcales ?
Loin d’être un simple phénomène de mode ou une énième querelle entre femmes, les femcels nous plongent au cœur des contradictions du féminisme contemporain et du monde du dating 2.0, saturé par les algorithmes, la compétition sociale, et la peur permanente.
Pour comprendre ce qu’est une femcel, il faut d’abord parler des incels. “J’ai 22 ans et je suis encore vierge. Je vais tous vous punir pour ça”. Vous vous souvenez peut-être de ces propos extrêmes qui ont laissé place à un attentat masculiniste en Californie en 2014. Eliott Rodger, l’auteur de ce massacre est devenu une icône de la culture “incel”, ces hommes qui se définissent par leur incapacité à trouver une partenaire amoureuse ou sexuelle.
Ces communautés d’hommes involontairement célibataires se sont radicalisées, en ligne notamment, cultivant une haine féroce envers les femmes qu’ils jugent responsables de leur isolement. Leur discours est toxique, souvent violent, parfois criminel — le terme incel est aujourd’hui tristement associé à plusieurs actes de violence et féminicides.
Les femcels, elles, sont souvent présentées comme le pendant féminin des incels. Mais c’est une comparaison trompeuse. Si les incels appellent au harcèlement et au meurtre, les femcels, elles, expriment avant tout un rejet des autres femmes, une jalousie amère, une colère sourde, un seum immense.
Le terme femcel, inventé dans les années 90 par une femme isolée qui cherchait un espace de parole bienveillant, a été récupéré et transformé en une posture identitaire souvent hostile. Sur certains forums et réseaux sociaux, cette identité se traduit par un discours où la liberté, la séduction, et même le féminisme deviennent des ennemis. Mais ce rejet n’a pas la même violence explosive que chez les incels. Il est plus insidieux, mais non moins problématique.
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Plutôt que d’être un simple caprice, la posture femcel est le reflet d’une souffrance profonde et d’un contexte social particulièrement dur. Dans un monde où les normes de beauté sont écrasantes, où le dating est une jungle algorithmique, et où la peur de la violence masculine est omniprésente, certaines femmes se sentent doublement exclues : du désir masculin, mais aussi des cercles féminins “populaires” qui incarnent une réussite amoureuse ou sociale.
Cette double exclusion est le terreau d’une colère qui se tourne parfois vers les autres femmes, perçues comme des rivales plutôt que des alliées. C’est une réponse à la compétition sociale exacerbée par les réseaux sociaux, où tout se mesure en likes, en validations, en conquêtes. La performativité y joue un rôle majeur : sur TikTok ou Insta, certains discours femcels se font en mode “dark feminine energy”, une énergie qui prétend manipuler la sexualité pour reprendre le pouvoir, mais qui reproduit en réalité des codes rétrogrades de séduction et d’oppression.
Cette posture peut aussi s’expliquer par un rejet d’un féminisme qu’elles jugent trop normatif, ou par un refus d’intégrer des idéaux qu’elles ne sentent pas à leur portée. Elles se construisent alors une identité contre, qui tourne souvent à la dénonciation des “Stacys” — ces femmes jugées belles, désirables, “coupables” de leur succès amoureux. Mais, au fond, ce rejet de la liberté des autres femmes masque une souffrance bien réelle.
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Bienvenue dans la “femosphère”, ce concept développé par la chercheuse Jilly Kay pour désigner ce tournant réactionnaire de certains espaces féminins en ligne. Dans cette nébuleuse numérique, on croise des forums comme Female Dating Strategy, des vidéos TikTok à base de “dark feminine energy”, et des discours sur la “valeur marchande” des femmes.
Les messages ? Les femmes doivent monétiser leur beauté, se taire pour séduire, viser le portefeuille plutôt que le cœur. On est très loin du safe space pour cœurs brisés qui veulent juste pleurer en paix. Ici, la détresse a muté. Le féminisme n’est plus une solution, c’est devenu la cible. L’émancipation ? Un délire de “Stacy”. Le consentement ? Une faiblesse stratégique. Quant aux autres femmes ? Des concurrentes, des traîtres, des illusions.
Sous couvert de critique du système et d’une revendication d’authenticité, certaines femcels reproduisent en fait les pires logiques patriarcales. En dénigrant la liberté et la réussite d’autres femmes, en jouant la carte de la séduction stratégique plutôt que de la sororité, elles deviennent paradoxalement les gardiennes d’un regard masculin oppressif.
Elles peuvent dénoncer les diktats de la beauté, tout en en renforçant la compétition féroce entre femmes. Elles critiquent le patriarcat, mais dans leur rejet des autres femmes, elles en deviennent les complices, alimentant un discours qui divise, au lieu de rassembler.
@evarudes féministe = une personne qui veut l’égalité homme/femme (et non la supériorité de la femme) avant qu’on attrape ma veste dans les commentaires 😀
♬ PEARL - 𝜗𝜚
Bien sûr, toutes les femmes qui se disent femcels ne sont pas à mettre dans le même panier. Beaucoup parlent juste de solitude, de peur de ne jamais être aimées, de normes trop dures à tenir. Ce qu’elles vivent est réel. Et la misère affective, on connaît.
Mais la pente est glissante. Parce que dans ce grand bain d’algorithmes, de frustration et de compétition sociale, certaines finissent par croire que la liberté des autres femmes est un obstacle. Qu’il faut “canceller” les Stacys au lieu de questionner les standards de beauté. Qu’il faut séduire stratégiquement plutôt que lutter collectivement.
C’est là que la haine devient politique. Et dangereuse. Pas parce qu’elle tue, comme chez les incels. Mais parce qu’elle divise, ronge, désarme.
Il serait trop facile de se moquer des femcels. De les juger à l’aune des normes patriarcales de désirabilité ou de leur prétendue rancœur. Ce serait justement reproduire ce qu’on leur reproche.
Mais il est urgent de regarder cette réalité en face : dans un monde où le dating est une jungle algorithmique, où la violence masculine reste omniprésente, et où le couple hétéro est en crise, certaines femmes choisissent la régression plutôt que la révolution.
Et c’est peut-être ça, le vrai drame des femcels : qu’au lieu de chercher des sœurs, elles cherchent des coupables.