Final girl : pourquoi, dans les films d’horreur, c’est toujours la fille qui survit
Écrit par Juliette Christain le
Paramount Pictures
Écrit par Juliette Christain le
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Les lumières s’éteignent, la musique se tend, et un à un, les personnages tombent. Les copains qui ont bu, la copine qui a filé dans la chambre, le blagueur parti chercher des bières. À la fin, il n’en reste qu’une : terrifiée, couverte de sang, mais debout face au tueur. Elle a un nom, la final girl, et elle est devenue l’une des figures les plus étudiées du cinéma d’horreur. On vous raconte d’où vient la final girl, quelles règles elle devait respecter pour survivre, et pourquoi elle divise encore les féministes.
La final girl, littéralement « la dernière fille » en anglais, désigne la dernière survivante d’un film d’horreur, en particulier d’un slasher, ces films où un tueur élimine ses victimes une par une. C’est elle qui découvre les corps, comprend ce qui se passe et affronte le tueur dans la scène finale. Contrairement à l’image de la demoiselle en détresse, la final girl ne se contente pas d’attendre qu’on la sauve : elle court, se cache, se défend et, souvent, finit par retourner l’arme contre son agresseur.
L’expression a été forgée par Carol J. Clover, professeure à l’université de Berkeley, dans un essai intitulé « Her Body, Himself: Gender in the Slasher Film », publié en 1987 dans la revue Representations. Elle l’a développée en 1992 dans son livre Men, Women, and Chain Saws, publié par Princeton University Press, devenu un classique des études sur le cinéma de genre. Sa thèse a de quoi surprendre : selon elle, le public partage d’abord le point de vue du tueur, avant de s’identifier progressivement à la final girl au fil du film.
Selon Carol J. Clover, la final girl classique coche plusieurs cases, résumées ici. Elle est souvent sexuellement indisponible, voire vierge, et évite les vices des autres victimes, comme l’alcool ou la drogue. Elle est vigilante, curieuse et intelligente : c’est elle qui remarque les détails inquiétants. Elle porte fréquemment un prénom mixte, et Clover relève chez elle des traits jugés masculins. Enfin, au moment de l’affrontement, elle s’empare d’un couteau ou d’une tronçonneuse, ce que la chercheuse analyse comme une appropriation des armes du tueur. Bref, pour survivre, la final girl devait être sage, prudente et un peu garçon manqué.
La liste est longue, mais certaines sont devenues des icônes. Sally Hardesty, jouée par Marilyn Burns, survit au Massacre à la tronçonneuse en 1974. La même année, Jess Bradford, incarnée par Olivia Hussey, affronte un tueur dans Black Christmas. En 1978, Jamie Lee Curtis fait ses débuts au cinéma dans le rôle de Laurie Strode, dans Halloween de John Carpenter. Elle reprendra ce rôle à six reprises, jusqu’à Halloween Ends en 2022. Viennent ensuite Nancy Thompson dans Les Griffes de la nuit en 1984, puis Sidney Prescott, jouée par Neve Campbell dans Scream en 1996, qui a fait entrer la final girl dans l’ère de la parodie et de la lucidité. On vous a d’ailleurs consacré un article entier sur les héroïnes de Scream.
C’est un vrai débat entre spécialistes. Carol J. Clover cite Ellen Ripley, jouée par Sigourney Weaver dans Alien en 1979, comme une final girl : seule survivante de l’équipage, elle affronte la créature jusqu’au bout. D’autres chercheuses, comme Christine Cornea, contestent cette étiquette, car Alien relève davantage de la science-fiction que du slasher. Une chose est sûre : Ripley a prouvé qu’une femme pouvait porter un film d’action et d’horreur sur ses épaules, sans jamais être réduite au rôle de victime.
C’est toute l’ambiguïté. D’un côté, la final girl est une femme qui survit par son intelligence et son courage, là où le cinéma la condamnait souvent à crier en attendant un sauveur. De l’autre, sa survie ressemble à une récompense pour sa sagesse : les jeunes femmes qui boivent, flirtent ou ont des relations sexuelles meurent les premières, comme punies. Scream s’en moque d’ailleurs ouvertement, avec les fameuses règles de survie énoncées par le cinéphile du groupe. Certains critiques vont plus loin : l’universitaire Derek Soles y voit le reflet d’une société patriarcale où les femmes indépendantes doivent être contenues. Et plusieurs chercheurs notent qu’après avoir survécu au premier film, les final girls sont souvent tuées ou internées dans la suite. Héroïne, oui, mais sous conditions.
Ces dernières années, le cinéma d’horreur s’est amusé à casser les règles. Dans Scream, sorti en 2022, Samantha Carpenter, jouée par Melissa Barrera, n’a rien de la jeune fille virginale. Dans X de Ti West, Maxine, incarnée par Mia Goth, assume pleinement sa sexualité, et survit quand même. Dans la saga Terrifier, les héroïnes ne se contentent plus de fuir : elles rendent les coups. La final girl n’a plus besoin d’être parfaite pour mériter de vivre, et c’est peut-être la meilleure nouvelle que le cinéma d’horreur nous ait offerte. Et pour prolonger la soirée d’Halloween, replongez dans l’univers des loups-garous, redécouvrez les acteurs de Twilight qu’on avait oubliés, ou découvrez si vous êtes peut-être une sorcière sans le savoir.