Shrekking : pourquoi on est de plus en plus nombreuses à choisir notre Shrek (et pourquoi ça finit souvent mal)
Écrit par Juliette Christain le
DreamWorks Pictures
Écrit par Juliette Christain le
DreamWorks Pictures
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Après le ghosting, le love bombing et les situationships, les applis de rencontre ont laissé derrière elles une génération épuisée et un brin désabusée. Alors certaines ont trouvé la parade : arrêter de viser le beau gosse qui finira par ne plus répondre, et miser sur quelqu’un de moins attirant, en se disant qu’au moins, lui, il sera fidèle. Bienvenue dans l’ère du shrekking, cette tendance popularisée sur TikTok qui emprunte son nom à l’ogre vert le plus célèbre du cinéma. Sur le papier, c’est une stratégie de protection. Dans la réalité, le shrekking a une fâcheuse tendance à se retourner contre celles qui le pratiquent.
Le shrekking consiste à choisir délibérément un partenaire que l’on juge « en dessous » de ses standards habituels, physiquement ou socialement, pour se protéger émotionnellement. L’idée, comme le résume la RTBF, est de réduire le risque d’être rejetée ou blessée. Le pari implicite : une personne qui se sent « chanceuse » d’être avec vous sera plus reconnaissante, plus attentionnée et plus loyale. Le terme a explosé sur les réseaux sociaux à la fin de l’été 2025, et Newsweek le décrivait dès septembre comme une tendance très présente chez la GenZ.
Le nom vient évidemment de Shrek, l’ogre des films DreamWorks qui doute qu’une princesse comme Fiona puisse un jour l’aimer. Dans le shrekking, on « choisit son Shrek » en espérant qu’il se montre aussi dévoué que le héros du film. Petit détail que la tendance oublie : dans Shrek, Fiona ne se contente de rien. Elle tombe amoureuse de Shrek pour ce qu’il est vraiment, et finit même par assumer sa propre forme d’ogresse. Bref, le film raconte exactement le contraire du shrekking : un amour fondé sur l’acceptation, pas sur un calcul.
Sur TikTok, le shrekking est surtout raconté par des femmes, souvent après une série de déceptions avec des hommes jugés trop sûrs d’eux. Ghosting, infidélités, relations floues : l’idée qu’un partenaire « plus beau » serait forcément plus volage s’est installée. Pour Jennie Rosier, professeure associée à la James Madison University et animatrice du podcast Love Matters, interrogée par Newsweek, la culture des réseaux sociaux et des applis de rencontre a amplifié les hiérarchies fondées sur l’apparence. Elle y voit aussi une stratégie de protection, après avoir été trop souvent courtisée uniquement pour son physique, et une explication encore plus simple : les femmes en ont assez d’être mal traitées. Le shrekking ressemble donc moins à un caprice qu’à un symptôme de fatigue amoureuse.
Spoiler : non. Le revers du shrekking a même son propre nom : se faire « shrekker ». Beaucoup racontent avoir choisi quelqu’un qui ne leur plaisait pas vraiment, pour finalement être trompées, ghostées ou quittées. Comme le dit avec humour une utilisatrice de TikTok, on finit par « se faire traumatiser par un troll ».
Et pour cause : comme le rappelle la créatrice de contenu et matchmaker Alexis Germany Fox dans Newsweek, l’attractivité n’a rien à voir avec la loyauté. La gentillesse, le respect et la fidélité ne dépendent pas d’un physique, dans un sens comme dans l’autre. Le shrekking repose donc sur un postulat faux dès le départ.
Dans Psychology Today, le médecin et journaliste Bruce Y. Lee pointe plusieurs écueils. D’abord, chacun hiérarchise différemment la beauté, le statut ou la personnalité, et l’on évalue souvent mal sa propre attractivité. Ensuite, une relation fondée sur un déséquilibre de départ est fragile : l’apparence, la situation et les priorités évoluent avec le temps, et le rapport de force peut s’inverser. Enfin, le shrekking peut nourrir du mépris d’un côté et de l’amertume de l’autre. Difficile de construire une relation saine quand l’un des deux est convaincu de valoir mieux que l’autre.
D’une certaine façon, oui. Et la psychologie s’est penchée sur le sujet bien avant TikTok. En 2013, des chercheurs de l’Université de Toronto ont publié dans le Journal of Personality and Social Psychologyune étude sur la peur du célibat. Résultat : plus on a peur d’être seule, plus on est prête à se contenter de relations insatisfaisantes, même en sachant que la personne en face n’est pas la bonne. Bonne nouvelle quand même : hommes et femmes ressentent cette peur dans des proportions similaires, ce qui tord le cou au cliché de la célibataire paniquée. Le shrekking pourrait bien être une version 2.0 de ce vieux mécanisme : baisser ses attentes pour ne plus risquer d’être déçue.
C’est tout le paradoxe. Le shrekking a quelque chose de libérateur quand il pousse à regarder au-delà des standards de beauté et à donner sa chance à des personnes qu’on aurait ignorées, un peu comme la théorie ugly hot. Mais il fait aussi peser sur les femmes toute la charge de se protéger, au lieu d’attendre des hommes qu’ils se comportent correctement, quel que soit leur physique. Plutôt que de choisir un partenaire « par défaut », mieux vaut sans doute miser sur ce qui compte vraiment : les qualités essentielles chez un partenaire, une attention sincère et le refus des red flags. Vous méritez une relation où l’on vous traite bien parce que vous le valez, pas parce que l’autre se sent chanceux. Et si votre cœur s’emballe malgré tout pour quelqu’un, notre article sur le coup de foudre réciproque vous aidera à y voir plus clair.