BabyGirl aesthetic : pourquoi les meufs de TikTok veulent toutes redevenir des petites filles ?
Écrit par Camille Croizé le
BabyGirl aesthetic : pourquoi les meufs de TikTok veulent toutes redevenir des petites filles ?
Écrit par Camille Croizé le
BabyGirl aesthetic : pourquoi les meufs de TikTok veulent toutes redevenir des petites filles ?
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Paillettes, peluches, barrettes en forme de cœur, joues rosées : TikTok, ces derniers mois, s’est transformé en cour de récré géante. Sous le hashtag#babygirlaesthetic, ou ses nombreuses déclinaisons (#coquettecore, #dollmakeup, #babydollgirl), on retrouve des dizaines de jeunes femmes s’habillant, se maquillant, se filmant et parfois même parlant comme des petites filles. La BabyGirl aesthetic c’est : une voix fluette, un regard timide, moue innocente, accompagnés en général un petit top transparent pour ne pas non plus oublier qu’on est sur une app où le sexy reste monétisable.
Alors qu’on pensait les esthétiques mignonnes (très) enterrées, elles reviennent de plus belle, version glitchée. Adieu, les lolitas sages. Ici, on est sur de l’infantilisation sexualisée assumée. Une esthétique qui déroute autant qu’elle fascine, et qui mérite qu’on s’y penche sérieusement.
Imaginez une poupée Barbie qui aurait regardé Lolita malgré moi en boucle et aurait grandi avec Tumblr. C’est ça, la babygirl 2.0. À mi-chemin entre la petite fille modèle, la bimbo early 2000s, et l’ado mélancolique, elle porte des noeuds dans les cheveux, des blushs exagérés, des bagues en plastique et des t-shirts un peu trop petits. C’est une esthétisation de l’enfance, mixée avec une hypersexualisation consciente.
Certaines y voient un pied de nez au male gaze : "regardez comme je surjoue l’objet de désir, au point que ça en devient absurde". D’autres y voient un moyen d’exister, de gagner de l’argent, ou tout simplement une esthétique réconfortante dans un monde anxiogène. Mais il y a surtout un phénomène plus profond à décortiquer : pourquoi ce besoin, justement, de retourner en enfance ?
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TikTok est un monde où tout va vite. Les trends, les infos, les dramas. Pour beaucoup de jeunes femmes, la plateforme est aussi un endroit où l’on peut réécrire son rapport à soi, à son image, à son passé. En pleine ère post-pandémie, anxiété généralisée et crise économique, le refuge vers l’enfance – synonyme de sécurité, de légèreté et d’insouciance – a quelque chose de logique.
La babygirl aesthetic et ses déclinaisons, dans ce contexte, fonctionnent comme une stratégie d’adaptation. On s’habille comme une gamine parce qu’on n’a pas envie de grandir dans un monde qui fait peur. Parce que l’âge adulte est devenu synonyme de burn-out, de charge mentale et de précarité. Le monde ne fait pas rêver ? Autant se créer une bulle rose pastel.
Yeux agrandis au liner blanc, faux-cils démesurés, blush rose qui monte jusqu’aux tempes, bouche en cœur dessinée au crayon : sur TikTok, la babygirl flirte de plus en plus avec une autre esthétique virale, celle du doll makeup. Le principe ? Se maquiller comme une poupée figée dans une perfection enfantine, presque irréelle. Une image douce, silencieuse, visuellement rassurante — mais qui, en creux, raconte une femme réduite à l’état d’objet décoratif.
@stxph.h had to try this look!! It makes me feel so pretty 🥹 the bubblegum blush + brown red lip is such pairing!! (ib @BUNNY ) #sabrinacarpentermakeup#glamdollmakeup#dollmakeup♬ original sound - stephhui
Car que raconte une beauté figée, sans expression, sans colère, sans aspérité ? Qu’attend-on d’une femme qui se présente comme une figurine passive, soigneusement lissée et apprêtée, voire iréelle ? Le lien entre ces deux tendances est moins superficiel qu’il n’y paraît : à travers la babygirl comme la babydoll, c’est une même féminité soumise qui est mise en scène — docile, sage, ultra codifiée. Et donc, paradoxalement, toujours au service du regard masculin, même lorsqu’elle prétend s’en affranchir.
Sauf que cette "bulle" n’est pas si innocente. Ce n’est pas la première fois que l’imagerie de l’enfance se mélange à des codes sexy. Le fantasme de la "femme-enfant", il est même vieux comme le patriarcat. Des lolitas à Britney Spears en jupe d’écolière, en passant par Baby Spice et ses couettes, la culture pop n’a cessé de sexualiser l’innocence.
L’esthétique babygirl s’inscrit donc dans une continuité troublante : celle où plus une femme est jeune, naïve, soumise et mignonne, plus elle est désirable. Où la fragilité est excitante. Où la dépendance est vendue comme une forme d’attachement. Dans ce contexte, l’esthétique TikTok ne fait que rejouer les mêmes obsessions, version algorithmique.
Cette fascination pour l’esthétique prépubère ne tombe pas du ciel, ni d’un simple caprice de l’algorithme TikTok. Elle s’inscrit dans une longue tradition culturelle qui infantilise les femmes depuis des siècles. Pensez à la petite fille sage, douce et docile, censée incarner la pureté et la vulnérabilité. Ou au mythe de la nymphette, popularisé par Nabokov avec Lolita, qui continue d’influencer nos imaginaires à travers la littérature, le cinéma, et même la publicité.
Derrière ces codes se cachent des théories psychanalytiques (bonjour Freud), qui ont analysé ce rapport trouble à l’enfance et à la sexualité féminine. Mais aussi des travaux fondamentaux de la sociologie du genre, de Simone de Beauvoir à Judith Butler, qui démontrent comment la féminité est souvent construite sur cette image de fragilité et de dépendance.
Quand on regarde les représentations féminines au cinéma – de Sofia Coppola avec Marie-Antoinette jusqu’aux icônes pop comme Sabrina Carpenter – on comprend que cette esthétique n’est pas une nouveauté. C’est un retour aux racines d’un schéma social qui sert à limiter, contrôler, et mettre en scène la femme dans une posture de soumission douce, mais efficace.
Mais au-delà des robes smockées et des voix susurrées, quelles conséquences cette tendance a-t-elle vraiment sur la vie des femmes ? Ce n’est pas qu’une affaire d’esthétique : c’est aussi un enjeu social, psychologique, et politique.
Cette infantilisation visuelle peut avoir un impact direct sur l’estime de soi. En jouant le rôle de la petite fille fragile, certaines se coupent de leur pouvoir d’adulte. Elles intériorisent l’idée qu’elles doivent plaire, se faire oublier, ou rester inoffensives pour être acceptées.
Cela influence aussi la sexualité : la confusion entre innocence et désir crée des zones grises qui peuvent être exploitantes, surtout dans une société encore largement dominée par le male gaze.
Dans le monde professionnel ou dans les relations, cette posture peut limiter l’accès au pouvoir. Qui prend au sérieux une femme qui se donne des airs de poupée ? Qui va lui confier des responsabilités quand elle cultive cette image de fragilité ?
Au final, cette tendance nourrit la perpétuation des inégalités de genre. Elle impose une norme codifiée, qui, derrière le vernis mignon, masque une violence douce et une soumission qui n’ont rien d’anodines.
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Certaines défendent cette esthétique comme une façon de reprendre le pouvoir : "Je choisis d’être une babygirl, donc je suis dans le contrôle." C’est vrai que la nuance est importante. Il y a une différence entre une tendance imposée et une tendance choisie. Mais choisir quelque chose dans un système qui nous a appris à nous valoriser en fonction de notre mignonnerie, est-ce vraiment un choix libre ?
Comme toujours, le problème n’est pas que des femmes aient envie de porter des barrettes Hello Kitty accompagnées de couettes. Le problème, c’est ce que ça dit d’une société qui récompense encore davantage une femme qui joue les gamines qu’une femme qui s’affirme adulte, puissante, et autonome.
Et si, au lieu de redevenir des petites filles, on essayait juste d’être des femmes sans que ce soit une insulte ?