Le mythe de l’énergie féminine, une construction sociale au service du patriarcat
Écrit par Erine Viallard le
Écrit par Erine Viallard le
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Vous l’avez sûrement déjà croisée au détour d’un post Insta tout rose, dans une vidéo TikTok en voix off feutrée, ou dans les conseils d’une coach love. L’"énergie féminine", cette fameuse essence quasi magique que les femmes sont censées incarner, revient en force dans les discours sur les relations hétérosexuelles. On lui prête tout un tas de qualités : douceur, accueil, intuition, réceptivité… Autant dire : la passivité emballée dans un joli ruban.
Mais au fond, d’où ça sort, ce concept ? Et surtout, pourquoi continue-t-on de l’encenser alors qu’il pue un peu le patriarcatvintage ?
Alors que ce mythe gagne du terrain, la sociologue du genre Marie Buscatto décrypte pour nous ses fondements, ses effets et les contradictions qu’il alimente.
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À première vue, ça ressemble à une version douce de la féminité : on parle de se reconnecter à son corps, de laisser place aux émotions, de cultiver sa sensibilité… Jusque-là, pourquoi pas. Mais ce qui coince, c’est la dimension essentialiste du concept : si on est une femme, alors on est naturellement douce, maternante, gentille, "féminine". Sinon ? On est "désalignée", voire… "masculine".
Pour Marie Buscatto, "c’est un mythe, c’est-à-dire une construction sociale, qui est elle-même fondée sur cette idée qu’il y aurait des hommes et des femmes qui seraient naturellement différents."
En d'autres termes, il ne s’agit pas d’une vérité biologique, mais d’une croyance profondément ancrée. Une croyance selon laquelle certains traits - la douceur, l’écoute, l’émotion - seraient inhérents au fait d’être née femme.
"On est vraiment dans une construction sociale, un mythe, une croyance, qui participe à faire penser à des femmes que, du simple fait d’être une femme, elles auraient ces ressources en elles."Or, croire que certaines qualités seraient genrées par nature contribue à renforcer une vision binaire et rigide des rapports sociaux.
Dans les discours love sur les réseaux sociaux, l’énergie féminine est souvent présentée comme le secret d’une relation équilibrée. En gros : "laisse ton mec mener la danse, reste dans ton yin, sois magnétique, il viendra vers toi". Ça vend du rêve, sauf que dans les faits, ça renforce des schémas ultra classiques.
"Dans notre société hétéronormative où le masculin est très dominant, ce mythe permet finalement d’assurer une relative domination masculine", observe Buscatto.
La fameuse "polarité" entre masculin et féminin, censée créer l’attraction, repose en réalité sur un vieux modèle hétéro où monsieur agit, madame attend. Et si on sort un peu trop de son rôle - trop entreprenante - on risque vite d’être vue comme "pas assez féminine".
"Si je suis une femme et si je considère que je n’ai pas particulièrement à être douce ou gentille, je risque d'être stigmatisée", analyse la sociologue.
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Paradoxalement, ce genre de discours séduit dans une époque qui clame pourtant croire à l’égalité. En France, une majorité de personnes se disent féministes ou en faveur de la parité tout en continuant de croire que les hommes et les femmes seraient "fondamentalement différents". Résultat ? On nage en pleine contradiction. Comme le dit Marie Buscatto : "Cette bipartition homme-femme, masculin-féminin, continue à créer du trouble pour celles et ceux qui, par ailleurs, voudraient aussi l’égalité."
Et dans une société marquée par le stress, l’hyperperformance et le besoin de repères, le retour à des "valeurs féminines" peut sembler rassurant. Sauf que c’est un retour en arrière déguisé. Car quand on réhabilite des "archétypes féminins" sans les remettre en question, on renforce des stéréotypes de genre.
Un garçon qui danse ? Toujours perçu comme "féminin", donc stigmatisé. Une fille qui joue au foot ? Encore associée à des "valeurs masculines". Comme si nos hobbies avaient un sexe.
Bonne nouvelle : personne n’est obligé de cocher toutes les cases de l’énergie féminine ou masculine. La vraie liberté, c’est de pouvoir piocher où on veut, sans se faire taxer de "trop" ou de "pas assez".
"L’égalité supposerait que chacun et chacune puisse adopter les comportements qui lui correspondent. Et pourtant non, si je suis une femme, je dois me comporter de manière féminine", résume Buscatto.
Autrement dit, si tu es une meuf douce, c’est très bien. Si tu es cash, c’est très bien aussi. Aucune qualité n’a besoin d’être genrée pour être valable. Le but, ce n’est pas de gommer les différences, mais de sortir du piège qui dit que "féminin" est égal à une liste de choses pour les femmes.
Parce qu’en vrai, l’énergie féminine elle n’est ni un pouvoir sacré, ni un poison. C’est juste une idée qu’on nous a vendue. Et qu’on peut très bien rendre à l’expéditeur.