Entre féminisme et culture de l’hyper productivité, que révèle vraiment le tired girl makeup ?
Écrit par Camille Croizé le
Entre féminisme et culte de l’hyper performance, que révèle vraiment le tired girl makeup ?
Écrit par Camille Croizé le
Entre féminisme et culte de l’hyper performance, que révèle vraiment le tired girl makeup ?
À lire aussi

Depuis quelques mois, le tired girl makeup s’impose sur TikTok comme la tendance beauté la plus paradoxale de l’année. Alors que l’industrie a passé des décennies à nous vendre des anticernes miraculeux, voilà qu’une génération de femmes choisit de mettre en avant ce que la cosmétique a toujours tenté de gommer : les signes de la fatigue. Un eyeliner qui coule, une peau qui n’essaie même plus de paraître “glowy”, des cernes qu’on cesse de maquiller comme si elles étaient une honte. En apparence, il ne s’agit que d’un look négligé mis en scène. Mais derrière ce maquillage qui dit “je suis épuisée”, il y a une rébellion : celle de femmes qui refusent d’être parfaites, fraîches et lisses en permanence.
Depuis toujours, le cercle violacé sous les yeux a été perçu comme le signe ultime du laisser-aller. Les pubs beauté nous promettaient de “les faire disparaître en 3 minutes chrono” avec une crème à 60 euros, comme si avoir une vie chargée ou un sommeil chaotique était un crime esthétique. Le tired girl makeup inverse la narration : et si nos cernes devenaient l’accessoire le plus authentique de notre visage ?
Quand Jenna Ortega ou Lily-Rose Depp affichent leurs poches sous les yeux comme un bijou précieux, ce n’est pas qu’une pose : c’est une déclaration politique. Dans une culture saturée de filtres et de peaux photoshopées, montrer sa fatigue, c’est presque une insulte au culte de la perfection. Et c’est précisément ce qui rend cette trend si puissante. On ne dissimule plus ce qui prouvait qu’on n’était “pas assez reposées”, on l’exhibe comme un trophée. Presque comme si nos cernes devenaient la version 2025 du rouge à lèvres rouge : un symbole assumé, qu’on arbore fièrement pour dire “oui, je suis crevée, et alors ?”.
@janellezharmenovaa me in feb no need for makeup haha @Lancôme l’absolu rouge 227 and 221 @ColourPop Cosmetics twilight eyesahdow palette and lux lip oil shade bells @Too Faced better than s mascara @Maybelline New York sky high mascara @Charlotte Tilbury hollywood flawless filter @rimmellondon kind and free @Benefit Cosmetics UK ♬ dźwięk oryginalny - Resia
Le clean girl makeup avait déjà donné l’illusion d’une beauté naturelle, mais restait en réalité le fruit d’une discipline extrême : skincare à 10 étapes, sourcils brossés au millimètre, peau ultra-lisse et glow parfaitement maîtrisé. Autrement dit, une perfection qui se déguise en soi disant simplicité.
Le tired girl makeup, lui, déclare la guerre à ce contrôle permanent. Les traits inexacts parfois même qui bavent, les coiffures approximatives et les regards fatigués revendiquent autre chose : le droit de ne pas performer 24h/24. Parce qu’au fond, même cette fameuse esthétique de la clean girl était une illusion : elle ne sortait pas de son lit “rayonnante”, elle passait juste deux heures dans sa salle de bains à se maquiller pour le faire croire. Un peu bizarre cette tendance finalement, non ?
Et si cette fatigue affichée séduit autant, c’est aussi parce qu’elle colle à notre époque : on se reconnaît davantage dans un regard vitreux après huit heures de boulot que dans une peau photoshopée façon pub de sérum miracle. Le glowy, c’était une promesse inaccessible. Le tired, c’est notre réalité.
@aliciabreuer0 Tired girl makeup, always been insecure about my eye bags… but what if i embrace them hehe 🙈 #makeup#beauty (Products used @Valentino.Beauty matte lipstick shade rosso valentino @YSL Beauty crush liner black @L’Oréal Paris panorama mascara and brown lip pencil for frecks @Huda Beauty grunge palette @Charlotte Tilbury lip liner ‘lip cheat’ @Benefit Cosmetics UK ♬ In This Darkness Jersey Club by shonci x abnormal - shonci
Soyons honnêtes : si le tired girl makeup fait autant écho, c’est aussi parce qu’il est le miroir d’une société elle-même exténuée. Travail précaire, anxiété climatique, actualité oppressante, charge mentale XXL… difficile de sortir indemne. Alors oui, les cernes deviennent une esthétique, mais elles sont surtout le témoignage d’un corps et d’un esprit sous tension.
Comme l’a souligné la journaliste Hannah Baxterau Marie Claire, “les cernes sont devenus une sorte d’armure, un indicateur que nous sommes trop occupées pour consacrer quelques minutes supplémentaires à les masquer”. Les yeux fatigués deviennent ainsi une manière de dire au monde : “voyez comme je tiens bon malgré tout”.
Il y a presque quelque chose de romantique dans cette esthétique. Dans les années 90, Angelina Jolie dans Une vie volée ou Natalie Portman dans Léon incarnaient déjà ce mélange de fragilité et de force qu’on retrouve aujourd’hui dans cette tendance. La différence ? Cette fois, ce n’est plus Hollywood qui dicte le ton, mais des filles sur TikTok, armées d’un smartphone et de leurs cernes authentiques.
On pourrait croire que le tired girl makeup est une petite révolution féministe : enfin, on arrête de se cacher, on arrête de culpabiliser parce qu’on a l’air fatiguée. Et c’est vrai, il y a dans cette tendance une forme de libération, une manière de dire que nos visages n’ont pas besoin d’être “parfaits” pour exister.
Mais soyons lucides : même la fatigue est ici esthétisée, retravaillée, rendue “Instagrammable”. Les cernes doivent être jolies, l’eyeliner qui bave doit rester photogénique, et le désordre est lui aussi calibré. Autrement dit, on ne s’échappe pas totalement des normes. On passe juste d’une tyrannie du glow à une tyrannie du chaos chic. Ce qui soulève une vraie question : sommes-nous vraiment libres si même notre épuisement doit se transformer en look TikTok-compatible ?
@evalarosaxo This look is fite🔥who agrees? #tiredgirl#tiredgirlmakeup#sleepyeyes#sleepyeyestrend#sleepyeyesmakeup#makeup#makeuptutorial♬ som original - nat☆
Le succès du tired girl makeup n’est pas seulement esthétique, il est aussi sociologique. Derrière cette glorification de la fatigue, il y a un reflet direct de la hustle culture, cette idéologie qui valorise le fait de travailler sans relâche, de ne jamais dormir, de toujours produire plus. Sur LinkedIn, on exhibe fièrement ses nuits blanches comme des médailles. Sur TikTok, on transforme ses cernes en tendance virale. Deux faces d’une même pièce.
La fatigue devient ainsi une preuve de valeur sociale : si vous êtes épuisées, c’est parce que vous faites beaucoup, que vous avez une vie bien remplie. C’est presque devenu un signe de réussite. Le tired girl makeup joue avec ce paradoxe : à la fois dénonciation du culte de l’hyperproductivité et reproduction esthétique de ses stigmates. Comme si nos yeux fatigués étaient devenus le nouveau “status symbol” d’une génération à bout.
Évidemment, comme toutes les esthétiques virales, le tired girl makeup finira par être remplacé par une autre lubie TikTok, peut-être son contraire absolu : une version “ultra-polished” façon Barbie 3.0. Mais il aura marqué un tournant : celui où les femmes ont enfin osé dire que leur fatigue aussi avait droit de cité.
Et que les marques ne s’y trompent pas : demain, on nous vendra sans doute du “blush spécial regard fatigué” ou des “palettes tired girl” pour reproduire artificiellement ce qu’on vit déjà tous les jours. Parce qu’aucune tendance ne reste longtemps hors du radar marketing.
Alors, simple mode ou véritable révolution ? Peu importe. Car au fond, ce que cette tendance révèle, c’est qu’on est fatiguées – et qu’on a bien le droit de le montrer.