Le défilé Jacquemus confirme son génie du storytelling
Écrit par Prodige Mabanza le
défilé jacquemus
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En clôture d’une Fashion Week Homme chargée, Simon Porte Jacquemus a, une fois de plus, montré qu’il ne faisait pas que défiler : il raconte. Et cette saison Printemps/Été 2026, le récit prend racine dans les souvenirs. Dans une Orangerie baignée de lumière et de symboles, le créateur a présenté Le Paysan, une collection autobiographique qui mêle tendresse, grandeur et réinvention des codes. Et prouve, encore une fois, qu’il est un maître absolu du storytelling mode.
Deux ans après avoir habillé le Grand Canal de Versailles, Jacquemus retourne au château. Cette fois-ci, il investit la galerie de l’Orangerie, écrin majestueux de 150 mètres de long. Un cadre royal pour une collection... paysanne. Car Le Paysan n’a rien d’une provocation : c’est un hommage sincère à ses grands-parents, travailleurs de la terre, présents au premier rang. "Et pourquoi pas “Le Paysan” à Versailles ? La Révolution est déjà passée par là !", répond-il avec malice. Derrière le contraste apparent, Jacquemus défend une cohérence intime : cette collection parle de transmission, de rêve, de liberté créative. Et elle n’aurait pu exister ailleurs qu’au cœur d’un lieu chargé de symboles.
Dès l’apparition d’un petit garçon blond — miniature de Simon — qui court pour ouvrir le show, le ton est donné. On est dans l’émotion maîtrisée. Loli Bahia ouvre le bal dans une robe blanche sculpturale baptisée Le Chouchou, dans une silhouette à la fois sobre et frappante. Puis viennent fichus, tabliers, jupons, bustiers en lin grège et vestes drapées inspirées des calissons : la Provence affleure à chaque couture.
Les coupes jouent avec les volumes, les dos se dévoilent en subtilité, les robes se lacent dans les cheveux et les traînes se devinent plutôt qu’elles ne s’imposent. La palette, entre noir, blanc et pastels, fait le lien entre passé et modernité.
Chez les hommes, place à des costumes souples, presque poétiques, dans la lignée d’un Armani décontracté. Une allure plus épurée, plus adulte aussi — à l’image de la direction que prend la marque. Car Jacquemus essaie de grandir, et c'est ce qu'on attendait de lui.
Depuis l’ouverture de son capital à L’Oréal (à hauteur de 10 %) et l’arrivée de Sarah Benady en tant que directrice générale, la maison Jacquemus change d’échelle. Exit les corners en centres commerciaux, place à un réseau de boutiques choisies avec soin. Le créateur assume vouloir créer "un bijou de marque" et toucher une clientèle plus mature : "Avant, c’était la fille qui achetait son premier bob. Aujourd’hui, c’est la mère." Pourtant, malgré cette montée en gamme, Jacquemus reste fidèle à son ADN. Il met "la mode au centre", mais jamais sans cœur.
Et c’est ce qui transparaît à la fin du show, quand, sur la musique poignante de Le Vent, le Cri, les mannequins défilent une dernière fois, donnant une nouvelle lecture à la collection. Le créateur apparaît, visiblement ému, dans l’encadrement de la porte qu’avait ouverte l’enfant. Et s’effondre dans les bras de sa grand-mère. Un acte de vulnérabilité plus que nécessaire dans la mode.
Mais derrière la beauté indéniable du décor et la sincérité du propos, une question persiste : que reste-t-il du vêtement dans tout ça ? À force de magnifier l’émotion, de jouer la carte du spectacle et de scénariser chaque défilé comme un film d’auteur, Jacquemus ne relègue-t-il pas parfois la mode — la vraie, celle qu’on porte — au second plan ?
La critique n’est pas nouvelle, mais elle devient plus pressante en 2025, à mesure que la formule commence à se répéter. Car si l’on se souviendra longtemps de cette galerie baignée de lumière, des larmes du créateur ou de l’enfant en blanc, qu’en est-il des pièces elles-mêmes ? Dans un paysage saturé d’images virales, le vrai défi n’est peut-être plus de faire rêver… mais de donner envie de s’habiller avec.
Et c’est là que le storytelling, aussi puissant soit-il, trouve ses limites.