Violences sexuelles dans la culture : Judith Godrèche secoue le cinéma, le Parlement enfonce le clou
Écrit par Erine Viallard le
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Judith Godrèche ne lâche rien. Invitée ce mardi 9 avril sur franceinfo, l’actrice et réalisatrice a réagi, avec émotion et gravité, à la publication du rapport parlementaire sur les violences sexuelles et sexistes dans le monde de la culture. "Ce rapport, je l’attendais. Il est impressionnant et assez terrifiant", confie-t-elle à l’antenne. Fruit de cinq mois d’enquête, plus de 150 auditions, et près de 90 recommandations, ce document pointe sans détour une réalité glaçante : celle d’un milieu où les abus prospèrent à l’ombre des projecteurs, dans un silence complice.
C’est le prolongement direct de l’onde de choc provoquée par Judith Godrèche elle-même, lorsqu’en début d’année, elle accuse publiquement les réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon de l’avoir violée alors qu’elle était mineure. Aujourd’hui, elle appelle à une prise de conscience politique : "Il faut que le monde politique s’en empare, pour que plus personne ne puisse dire : on ne savait pas."Car derrière les caméras, c’est toute une "machine à broyer les talents" qu’il faut désormais freiner.
Pendant longtemps, le monde de la culture s'est cru au-dessus du lot. Plus progressiste, plus libre, plus "aware" que le reste de la société. Et pourtant, ce que dévoile le rapport parlementaire, c'est un système où les violences sexistes et sexuelles sont structurelles. Pas des accidents isolés, pas des dérapages, mais une mécanique bien huilée.
Ce système repose sur des rapports de pouvoir très verticaux, une hiérarchie rigide, une grande précarité dans les carrières artistiques et un énorme flou artistique autour de ce qui est acceptable."Il faut être flattée d'être choisie", entend-on souvent dans les écoles d'art dramatique. Traduction : tais-toi, encaisse, et souris.
Les victimes ? Des jeunes femmes, majoritairement, mais aussi des techniciennes, des stagiaires, des salariées déjà isolées, sans syndicats solides pour les protéger. Dans les témoignages, on parle de mains baladeuses, de pressions psychologiques, de menaces voilées. Et de silence - beaucoup, beaucoup de silence.
Ce que pointe le rapport, c'est aussi l'inaction des institutions. Trop souvent, les alertes sont balayées, les victimes isolées, les agresseurs protégés au nom du "génie" artistique. Un système de protection inversé, où l'on préfère perdre une victime plutôt qu'une star bankable. C'est ce que Judith Godrèche appelle une "culture de l'impunité".
Depuis qu'elle a pris la parole publiquement en 2024 pour dénoncer ses agresseurs, Judith Godrèche est devenue l'une des figures du #MeToo à la française. Et elle ne compte pas s'arrêter là. C'est pour cela qu'elle a consacré un an de sa vie à ce rapport, elle dit avoir "appelé cette commission de mes voeux". Car elle le répète, il faut mettre la lumière sur le cinéma qui "est une grande famille incestueuse".
Et ça agace. On l'accuse d'en faire trop, de "salir l'image du cinéma français". Pourtant, elle continue. Elle prend la parole, elle filme, elle milite. Elle travaille notamment sur un documentaire, soutenu par la Maison des femmes et le CNC, pour donner la parole aux victimes. Avec ce film intitulé "Moi Aussi", elle veut casser le cycle de la honte. Et faire du bruit - encore et toujours.
Ce qu'elle dérange, c'est cette bonne conscience bien française, cette idée que notre culture est sacrée, qu'on ne peut pas y toucher. Elle répond : "Ce n’est pas la liberté de création qui est en danger, c’est la liberté de grandir sans être agressée". Tout est dit.
Le rapport ne se contente pas de dénoncer. Il propose aussi dix-sept recommandations pour transformer enfin le milieu de la culture, en commençant par le b.a.-ba : de la formation obligatoire aux violences sexistes et sexuelles dans toutes les écoles artistiques, des référents VSS dans chaque structure, des sanctions pour les établissements qui ferment les yeux.
Autre piste : la création d'une charte éthique commune à l'ensemble des structures culturelles (boîtes de prod, festivals, écoles, institutions...). Sans oublier le soutien psychologique et juridique aux victimes, encore bien trop faible aujourd'hui.
Mais la question demeure : qui va appliquer tout ça ? Le rapport appelle à une prise de responsabilité politique. Pas seulement des promesses ou des discours en l'air, mais des lois, des budgets, des actes. Judith Godrèche le répète :"Il ne suffit pas de publier un rapport. Il faut des lois, des moyens, du courage."
Et pendant ce temps, la résistance s'organise. Certains dans le cinéma ou le théâtre dénoncent une chasse aux sorcières, craignent une "cancel culture" à la française. On parle d'art sous surveillance. Mais au fond, n'est-ce pas juste une peur de voir tomber un système qui les protégeait jusque-là ?
Alors, la balle est dans le camp du gouvernement. Ce rapport sera-t-il un véritable tournant ou un nième document oublié ? Judith Godrèche veut y croire, mais elle garde les yeux ouverts. Elle sait que dans un pays où Polanski reçoit encore des prix, la mémoire est courte et le confort du déni bien tentant.
Ce n’est plus une question de morale, c’est une question de justice. Et cette fois, le silence ne pourra plus servir d'excuse.