Les violences vicariantes : l’enfant, dernier otage des violences conjugales
Écrit par Camille Croizé le
Écrit par Camille Croizé le
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Violences conjugales version 2.0. Moins visibles, mais tout aussi ravageuses. Les violences vicariantes s’inscrivent dans une dynamique de contrôle, où l’enfant devient l’outil préféré des pères pour continuer à nuire à leur (ex)compagne. Oui, vous avez bien lu. En France, des mères se battent au quotidien contre un système judiciaire qui ne voit pas le problème quand un homme instrumentalise ses enfants pour blesser leur mère. Manipulations psychologiques, refus de pension, infanticides dans les cas les plus extrêmes : ces violences vicariantes sont le prolongement du patriarcat sous sa forme la plus cruelle. Et malgré leur ampleur, elles restent les grandes absentes du débat public, des tribunaux et des radars politiques. À croire que tant que ce ne sont pas elles qu’on frappe directement, tout va bien.
Les violences vicariantes, ce sont ces violences infligées non pas directement à la mère, mais à ce qu’elle a de plus précieux : ses enfants. Elles surgissent souvent après une séparation conflictuelle, lorsque l’homme réalise qu’il a perdu son emprise directe. Alors, il dégaine une nouvelle stratégie : blesser – voire détruire – par procuration. Empêcher un départ en vacances, refuser une autorisation de sortie de territoire, ne pas verser la pension alimentaire, ou pire : manipuler l’enfant contre sa propre mère. Le message est limpide : “tu m’échappes, mais je vais quand même te faire mal.”
“Cette expression désigne des faits de violences intentionnelles opérées sur les enfants dans le but de faire du mal à la mère”,explique Maëlle Noir, membre de la coordination nationale de #NousToutes.
C’est une forme de cruauté qui n’a rien d’anecdotique. D’après les chiffres du Haut Conseil à l’égalité, 80 % des femmes victimes de violences conjugales sont aussi mères. Vous imaginez le nombre de situations où un homme violent peut ensuite instrumentaliser ses enfants pour prolonger son emprise ? Et pourtant, la justice française ferme encore les yeux sur ces tactiques, comme si elles n’étaient pas de "vraies" violences.

Pourtant, en Espagne, ces pratiques ont un nom reconnu par la loi : violencia vicaria. Là-bas, on les considère comme des violences conjugales à part entière, y compris lorsqu’elles aboutissent à un infanticide. En France ? C’est à peine si les forces de l’ordre comprennent de quoi il s’agit quand une mère vient déposer plainte. Certaines se voient même répondre qu’il ne s’agit pas de violences conjugales… puisque ce n’est pas elle qui est battue.
“La violence vicariante est une violence machiste doublement sauvage et inhumaine, puisqu’elle cherche à causer de la douleur non seulement à la femme, mais aussi à ses enfants”, reconnaît le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez. Résultat : des mères piégées dans une boucle d’angoisse, avec un enfant comme champ de bataille. Et un système judiciaire qui continue d’opposer "mauvais mari" et "bon père" comme si ces deux entités pouvaient cohabiter en paix.
“Le parent établit souvent une stratégie, en fonction de ce qui fera le plus de mal à la mère. Ça peut être des violences physiques, sexuelles, mais aussi psychologiques, en dénigrant la mère, ou économiques, à travers le non-versement de la pension alimentaire, par exemple”, explique Claire Bourdille, fondatrice du collectif Enfantiste, qui milite pour la protection des enfants.
Soyons claires : les violences vicariantes ne tombent pas du ciel. Elles s’inscrivent dans la continuité des violences patriarcales. Une façon pour l’ex-conjoint de rappeler qu’il contrôle toujours quelque chose – ou quelqu’un. Et dans 99 % des cas, c’est bien un homme qui orchestre ces violences contre une femme. Là encore, le schéma est classique : la femme quitte l’homme, l’homme se venge.
L’expression “violence vicariante” est tirée du vocabulaire de la psychologie, explique encore Maëlle Noir : “Le traumatisme vicariant est un trauma qu’on vit par procuration en étant exposé à des récits de violences. Cela renvoie vraiment au fait d’être un intermédiaire entre la personne violente et sa victime.” Le terme a été popularisé en Espagne par Sonia Vaccaro, une psychologue clinicienne, qui parle de “violencia vicaria”.
Mais ici, ce n’est pas le corps de la femme qu’il attaque, c’est sa maternité. Son rôle de mère, son lien avec son enfant, sa liberté de l’éduquer et de l’aimer. C’est un féminicide déguisé. Un crime contre la maternité. Et tant que la France refusera de nommer ces violences, elles continueront à prospérer dans l’ombre des tribunaux familiaux.

Alix, 32 ans, raconte dans un article du Elle que son ex-mari refuse de signer une autorisation de sortie de territoire depuis quatre ans. Leur fille a huit ans, et n’a jamais quitté la France. "C’est sa façon à lui de me punir", confie-t-elle. "Il sait que j’ai de la famille à l’étranger, que j’aimerais lui faire découvrir d’autres cultures. Mais il dit non, systématiquement. Pas parce qu’il pense que c’est dangereux, mais juste parce qu’il peut le faire."
"Il me fait aussi du chantage affectif", ajoute-t-elle. "Il me dit que si je continue à l'attaquer en justice pour la pension, il ira moins chercher notre fille à l'école, ou qu'il pourrait ‘repenser la garde’. Il sait que ça me fait mal, c’est pour ça qu’il le fait." Et ce n’est qu’un exemple parmi des centaines d’autres. Des hommes qui font dire des horreurs à leurs enfants. Qui font pression sur eux pour qu’ils ne parlent pas. Qui détruisent méthodiquement tout lien affectif entre la mère et l’enfant, en y distillant la peur, le doute ou la culpabilité. Des actes prémédités, froids, souvent invisibles, mais ravageurs.
Les violences vicariantes ne sont pas des "effets collatéraux" d’un divorce compliqué. Ce sont des violences conjugales à part entière. Des violences qui détruisent, traumatisent, tuent parfois.
“En revanche, on sait qu’en 2021, quatorze enfants mineurs ont été tués dans le cadre de violences conjugales. Ce chiffre constitue le sommet de l’iceberg, car l’infanticide représente le paroxysme de ces violences”, alerte encore Maëlle Noir.
Tant que la justice continuera à fermer les yeux, tant que la police pensera que ce n’est "pas grave", tant que la société estimera qu’un père reste un père même s’il est toxique, les mères resteront sans recours. Et leurs enfants, sans protection. Il est plus que temps que la France regarde en face ces violences vicariantes. Qu’elle les nomme, les condamne, les empêche. Parce que ne rien faire, c’est choisir un camp.