Au Pakistan, un collectif dénonce les violences conjugales à l’aide du henné
Écrit par Erine Viallard le
Écrit par Erine Viallard le
À lire aussi

Dans l’imaginaire collectif, le henné est synonyme de célébration, de mariage, de traditions festives. Il orne les mains des futures mariées dans de nombreuses cultures, notamment au Pakistan - où il est un élément incontournable des unions. Mais derrière ces ornements raffinés se cache une réalité bien plus sombre : une femme mariée sur trois dans le pays est victime de violences physiques ou psychologiques. Un chiffre glaçant, souvent étouffé par la peur et le poids des traditions.
Pour briser ce silence, l’ONU Femmes et l’agence IMPACT BBDO ont lancé une campagne choc : InkVisible. Loin des motifs floraux habituels, cette initiative utilise le henné pour représenter des blessures - un œil au beurre noir, des lèvres fendues, des ecchymoses.
Un détournement puissant pour rendre visible l’invisible.

L’impact visuel de cette campagne est immédiat et bouleversant. À la place des arabesques délicates qui symbolisent la joie et l’engagement, des marques de violences minutieusement dessinées apparaissent sur les visages des modèles. Un contraste brutal qui oblige à regarder en face une vérité dérangeante. Car derrière les sourires des mariées, combien subissent en silence ?
Lancée à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes, InkVisible ne s’est pas limitée aux réseaux sociaux. Les affiches ont été déployées dans les grandes villes du Pakistan, dans des lieux stratégiques à forte affluence féminine. Des événements ont été organisés pour interpeller directement les passants et les médias, créant une onde de choc nationale.
Mais l’initiative va plus loin. Pour toucher celles qui n’ont pas accès aux campagnes de sensibilisation classiques, UN Women a formé des artistes spécialisées en henné à intégrer ce message dans les mariages eux-mêmes. Dans ces moments où la tradition est reine, elles inscrivent sur les mains des femmes des symboles qui ne mentent pas. Une manière subtile mais puissante d’amener la discussion au sein même des familles.

Si cette campagne a marqué les esprits, c’est parce qu’elle ne se contente pas d’émouvoir : elle agit. Sur chaque affiche, chaque illustration, un numéro d’urgence bien en évidence. Le but ? Que les victimes sachent qu’elles ne sont pas seules, qu’une aide existe. Et ça fonctionne. Depuis le lancement d’InkVisible, les appels à la ligne d’urgence ont grimpé en flèche, preuve que la parole commence à se libérer.
Les femmes ne sont pas les seules à être visées par la campagne. Les hommes aussi, ceux qui commettent ces violences et ceux qui ferment les yeux. En détournant un symbole aussi ancré dans la culture pakistanaise, InkVisible impose une prise de conscience collective. On ne peut plus ignorer ce que l’on voit sous nos yeux.
Dans les zones rurales, où l’accès à l’information est encore plus limité, la campagne a trouvé un moyen ingénieux d’atteindre les femmes : en imprimant le numéro d’urgence directement sur les cônes de henné vendus sur les marchés. Un détail anodin en apparence, mais une bouée de sauvetage pour celles qui n’osent pas parler.
Ce qui aurait pu rester une campagne de sensibilisation s’est transformé en véritable mouvement politique. Des figures influentes ont rapidement pris le relais. Plusieurs parlementaires pakistanaises ont arboré sur leurs mains ces motifs de blessures en henné lors de séances publiques, relayant le message sur les réseaux sociaux. Un acte fort qui a forcé les institutions à réagir.
L’effet domino ne s’est pas arrêté là. Dans les hautes sphères du gouvernement, les discussions sur un durcissement des lois contre les violences conjugales se sont intensifiées. Des parlementaires pakistanaises ont marqué les esprits en affichant sur leurs mains des dessins de blessures en henné lors de séances publiques, un geste fort relayé sur les réseaux sociaux. Leur mobilisation a fait réagir : certains gouverneurs provinciaux et même le bureau du Premier ministre ont exprimé leur soutien, laissant entrevoir des mesures plus strictes pour protéger les victimes et sanctionner les agresseurs.
Ce n’est pas la première fois qu’une initiative artistique bouscule les mentalités et amène un débat de fond sur les violences faites aux femmes. En Angleterre, l’association Killed Women avait déjà frappé fort en apposant des plaques sur les maisons de femmes assassinées par leur conjoint, transformant l’espace public en lieu de mémoire et de revendication. InkVisible suit cette lignée d’actions percutantes qui refusent que les violences restent un sujet de l’ombre.
Ce qui rend InkVisible si puissant, c’est son ancrage dans la culture locale. Il ne s’agit pas d’un message imposé de l’extérieur, mais d’un détournement intelligent d’une tradition respectée pour en faire un vecteur de lutte. Car au final, une tradition ne doit pas servir à masquer les souffrances, mais peut être réinventée pour les dénoncer.
Cette campagne prouve que la sensibilisation ne passe pas uniquement par des discours, mais aussi par des images, des symboles et des émotions. Le henné, qui aurait pu rester un simple ornement de mariage, est devenu une arme de lutte. Et cette bataille, elle ne fait que commencer.
Si le chemin est encore long, InkVisible ouvre une brèche essentielle : celle de la visibilité.