Le football féminin anglais ferme ses portes aux joueuses trans : carton rouge pour l’inclusion
Écrit par Erine Viallard le
©Ira L. Black – Corbis / Getty Images
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À partir du 1er juin, Fae Fulconis ne pourra plus jouer dans son équipe féminine à Londres. La raison ? Elle est transgenre. Et elle n’est pas la seule à être écartée des terrains. Vingt autres joueuses, passionnées, engagées, mais jugées trop "biologiquement inappropriées", sont désormais priées de se contenter des gradins.
Fae Fulconis, 30 ans, a grandi entre les cages et les bancs de touche, ballon au pied dès la cour de récré. Française installée à Londres, elle enseigne le français le jour et s’épanouit sur les pelouses le soir. Sa transition de genre a mis sa passion entre parenthèses pendant un temps. Mais depuis 2021, elle avait retrouvé son club, ses coéquipières et un semblant de normalité au Clapton Community FC, une équipe inclusive qui accueille les personnes trans et non-binaires. Puis, elle a rejoint Hackney FC, un club amateur féminin où elle a enfin pu taper dans le ballon sans devoir constamment se justifier.
Mais le rêve s’est brisé. Le 1er mai dernier, Fae a reçu une lettre de la Fédération anglaise de football (FA). À partir de juin, elle sera interdite de compétition féminine. Plus de maillots, plus de vestiaires, plus de passes décisives. À la place, un petit cadeau de consolation : six séances de thérapie - offertes, ouf ! - et la suggestion délicate de devenir arbitre. Ou coach, peut-être. Parce qu’en 2025, c’est toujours aux femmes trans de changer de terrain, pas aux institutions de revoir leurs règles.
Cette décision brutale fait suite à un arrêt de la Cour suprême britannique rendu le 16 avril. En résumé : une femme est une personne de sexe biologique féminin. Point. Et tant pis pour les trajectoires de vie, les traitements hormonaux, ou le vécu des personnes trans. Une fois l’arrêt rendu, la Fédération anglaise et sa consœur écossaise ont immédiatement emboîté le pas : désormais, seules les personnes nées femmes pourront jouer dans les équipes féminines. Une décision qualifiée de "première mondiale" par Paula Griffin, gardienne de but trans et activiste de la campagne Football v. Transphobia.
Une vingtaine de joueuses amateurs sont directement concernées. Mais l’impact va bien au-delà des chiffres. Derrière chaque nom, chaque bannissement, il y a des années de lutte, d’adaptation physique, d’intégration sociale. Et un immense sentiment d’injustice.
Du côté des instances, on sort les arguments habituels : sécurité, équité, performance. On entend que les femmes trans, à cause d’une puberté masculine, seraient plus grandes, plus fortes, plus rapides. On ressort aussi le cas de Lia Thomas, nageuse trans qui a remporté quelques victoires après son changement de catégorie. Et on agite la menace fantasmée d’une domination trans dans tous les sports féminins.
Mais ces chiffres, ces "avantages biologiques", que disent-ils vraiment ? Fae Fulconis, comme bien d’autres, a suivi un traitement hormonal qui a drastiquement modifié ses capacités physiques. "J’ai dû atteindre 0,7 nanomole par litre de testostérone, soit moins que certaines femmes cis", explique-t-elle. Résultat ? Une perte significative de vitesse, de puissance, et de résistance."J’ai dû réapprendre à jouer avec ce nouveau corps", confie-t-elle. Et spoiler : il ne s’agit pas d’un super-pouvoir.
La contradiction est saisissante. D’un côté, les instances sportives affirment vouloir protéger les femmes cis des femmes trans. De l’autre, elles proposent aux femmes trans de jouer dans des équipes mixtes dès 2026. Oui, oui, des équipes où elles pourraient potentiellement affronter des hommes cis, dont la prétendue "force supérieure" est justement l’argument principal de leur exclusion actuelle. Cohérence : 0, cynisme : 1.
Pour Samantha Rees, 26 ans, monteuse vidéo et joueuse chez Goal Diggers, il n’est pas question de retourner dans une équipe masculine. "Je ne me sentais ni en sécurité, ni à ma place dans un vestiaire d’hommes. Et physiquement, avec mon traitement, je me blessais tout le temps." Son club a d’ailleurs décidé de quitter la Fédération anglaise en signe de protestation, et continuera à accueillir les joueuses trans. Une décision politique, mais aussi profondément humaine.
Même son de cloche du côté de certaines ONG. Le Good Law Project, connu pour ses combats juridiques progressistes, a déjà lancé une cagnotte pour contester l’arrêt de la Cour suprême. Objectif : faire reconnaître le caractère discriminatoire de ces nouvelles règles et défendre le droit des femmes trans à jouer, tout simplement.
Car oui, il ne s’agit pas d’imposer des records ou de battre des chronos. Il s’agit de jouer. De partager un sport, une passion, une équipe. Et d’avoir le droit, comme tout le monde, de courir après un ballon sans devoir prouver sa légitimité à chaque passe.
Les politiques sportives actuelles ne sont pas neutres. Elles ne sont pas "scientifiques". Elles sont politiques, profondément. Et souvent façonnées par une peur irrationnelle : celle d’un sport féminin "envahi" par les femmes trans. Une peur alimentée par une poignée de figures publiques, comme l’ex-nageuse olympique Sharron Davies, qui martèlent que l’inclusion des trans tuerait la compétition féminine.
Ce discours a trouvé un écho dans de nombreux sports : l’athlétisme, la natation, le cyclisme et le rugby ont déjà acté des exclusions similaires. Récemment, le netball et le cricket au Royaume-Uni ont suivi. On appelle cela une "tendance". Mais pour les joueuses trans, c’est un tsunami.
Fae Fulconis, elle, refuse de disparaître sans bruit. Elle s’exprime, elle témoigne, elle proteste. "On nous parle d’intégrité physique des femmes comme justification. Puis on nous propose de jouer avec des hommes. On voit bien que ce n’est pas une question de sécurité, c’est juste qu’on ne veut pas de nous ici."
Car au fond, c’est ça, le message. Vous pouvez être passionnées, investies, formées, vous pouvez modifier votre corps, sacrifier vos performances, perdre des années d’entraînement… Mais vous ne serez jamais assez "femmes" pour entrer sur ce terrain.
En bref, le football anglais vient de tirer un tir au but contre l’inclusion, et c’est toute une génération de joueuses qui prend le rouge. L’histoire retiendra peut-être un jour que certaines ont quitté le terrain la tête haute. Mais pour l’instant, ce sont surtout les institutions qui devraient baisser les yeux.