Violences faites aux femmes dans les thrillers : sensibilisation ou show morbide ?
Écrit par Camille Croizé le
Écrit par Camille Croizé le
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Les thrillers ont ce pouvoir addictif : nous tenir en haleine, le cœur tambourinant, entre frissons et obsession. Mais derrière ce suspense ultra-calibré, il y a souvent un cocktail explosif de violences faites aux femmes, dépeintes parfois avec une crudité qui ne laisse pas indifférente. De Le Tueur intime de Claire Favan à Les Apparences de Gillian Flynn, en passant par des séries comme The Fall ou Top of the Lake, la violence faite aux femmes est partout, tapie dans l’ombre, presque incontournable. Faut-il y voir un miroir utile d’une réalité glaçante ou une forme de divertissement morbide qui capitalise sur la souffrance féminine ? Cette question brûle les lèvres. Car entre le message engagé et la mise en scène trash, le thriller joue souvent sur un fil tranchant. À force d’user et d’abuser de la douleur féminine, ne risque-t-il pas de banaliser le trauma plutôt que de le dénoncer ? Ouvrez les yeux, la fiction pourrait bien vous manipuler plus qu’elle ne vous éclaire…
Le corps féminin comme point de départ. La mort d’une femme comme déclencheur narratif. La traque d’un violeur, d’un tueur en série ou d’un mari violent comme colonne vertébrale du récit. Les thrillers n’ont jamais vraiment caché leur tropisme pour la douleur des femmes. Et si certains les consomment avec passion, il y a de quoi se demander pourquoi ce genre semble incapable d’exister sans un cadavre féminin en ouverture de chapitre.
@nikita.minaccia Comme un fait de société, comme une légende, un mythe ou un fantasme, les violences faites aux femmes sont sujettes à interprétation et à scénarisation. Raphaël Quénard, qui « dormait comme un loir » lorsque son nom est sorti dans une liste d’aresseurs, se livre peut-être à ses instincts dissimulés à travers cet ouvrage. Je ne lirai pas ce livre. #foryou#pourtoi#fyp#booktok#livre#livrefr#cinema#raphaelquenard#cinetok#fiction#feminisme#feministe♬ son original - Nikita 🧞♀️| Cat mommy
Déjà, plus globalement, dans l’univers du divertissement, on assiste à une fascination inquiétante pour l’atteinte à la vie des femmes. Prenons l’exemple des spectacles de tours de magie où, symbole fort, on coupe le corps d’une femme en deux. Cette mise en scène, loin d’être anodine, est une théâtralisation macabre de la mort féminine, une violence gratuite dont le seul but est de divertir et d’émerveiller un public souvent complice, sans questionner cette brutalité implicite. La créatrice de contenu Nikita (@nikita.minaccia) rappelle dans l’une de ses vidéos que “la violence faite aux femmes est un spectacle que l’on prend plaisir à regarder, à écrire et à scénariser”. Cette réflexion vient souligner combien la culture populaire, sous couvert de divertissement, banalise et fétichise une souffrance qui devrait, au contraire, être dénoncée et comprise.
Dans Le Tueur Intime de Claire Favan, par exemple, tout commence par la transformation d’un jeune homme en tueur en série suite à des sévices subis dans l’enfance. L’homme tue, mutile, viole. Et les femmes tombent, les unes après les autres. Le problème, ce n’est pas que c’est violent – c’est qu’on finit par ne plus voir que ça. Des pages entières décrivant des supplices insoutenables, des corps en morceaux, des âmes brisées… Le tout souvent narré avec un luxe de détails qui ferait pâlir un manuel de médecine légale.
Bien sûr, ce n’est pas un cas isolé. Dans Euphoria, la série phénomène portée par Zendaya, les douleurs de Rue – son addiction, ses traumas, ses relations toxiques – deviennent le cœur du récit. Et si sa détresse est montrée avec réalisme, elle n’en est pas moins esthétisée à l’extrême, amplifiée par une mise en scène léchée et des ralentis presque clippés. Résultat : le mal-être féminin fascine, trouble, attire. La souffrance, qu’elle soit subie ou auto-infligée, devient plus qu’un simple ressort narratif : elle se transforme en fétiche culturel.
De nombreuses œuvres se défendent en brandissant la carte de la "prise de conscience". Montrer le pire pour dénoncer, plonger le spectateur ou la lectrice dans l’horreur pour susciter une révolte salutaire. Mais à force de répétition, la dénonciation tourne parfois à la mise en scène stylisée, à l’esthétisation de la douleur.
Dans The Fall, Top of the Lake, Mindhunter, True Detective ou même la série française Les Papillons Noirs, la violence envers les femmes est omniprésente – explorée, disséquée, parfois stylisée. Les enquêtes tournent autour de leurs corps, de leurs blessures, de leur disparition. Même quand la critique du patriarcat est manifeste, la caméra s’attarde sur les détails : des corps inertes, des visages marqués, des récits de traumas. La souffrance féminine devient un pivot narratif. Dans La Promesse, centrée sur la disparition d’enfants, la douleur psychologique des femmes – mères, policières, témoins – reste au cœur du suspense. Là encore, le féminin est un révélateur d’angoisse, un vecteur d’émotion, sinon de tragédie.
On ne le sait que trop bien : le plus terrifiant, ce n’est pas le monstre exceptionnel. Ce n’est pas le tueur en série qui rôde dans la nuit, c’est celui qui vit à côté. Le mari violent que personne ne soupçonnait. Le collègue manipulateur. Le violeur en col blanc.
Pourtant, dans de nombreux thrillers, le mal est spectaculaire, l’horreur est stylisée, les coups sont cinématographiques. Les violences réelles, les plus banales, sont souvent ignorées. Invisibilisées. Pas assez "vendeuses". Pas assez haletantes. Ce sont pourtant celles que les femmes croisent tous les jours. Les micro-agressions. Les viols sans arme. Les manipulations psychologiques. Les silences des institutions. Autant de récits qu’un thriller vraiment féministe pourrait choisir de raconter.

Le problème n’est pas tant que ces violences sont représentées – elles existent, et il est important d’en parler – mais plutôt la manière dont elles sont mises en scène. Le thriller aime filmer les blessures, ralentir sur les cris, détailler les sévices. À tel point qu’on ne sait plus toujours si l’objectif est de dénoncer ou de faire frissonner.
Les meurtres de femmes sont esthétisés, l’horreur devient belle, presque poétique. Même les critiques saluent parfois "la beauté crue" de certaines scènes. Mais est-ce vraiment nécessaire d’enrober un viol dans un ralenti, une lumière chaude et une BO signée Max Richter ?
Sur TikTok ou dans les cercles BookTok, le débat est brûlant. Certaines lectrices trouvent dans ces récits un miroir de leurs peurs, une forme de soulagement. "Ça me permet de mettre des mots sur ce que j’ai vécu", "Je me sens comprise, même si c’est violent", peut-on lire sous certains contenus. Pour elles, ces fictions sont une forme de reconnaissance, de justice poétique. Le mal est nommé, parfois puni, et la douleur devient visible.
Mais d’autres fuient ce genre de récits. Trop de souffrance, trop de proximité avec leur propre vécu, trop d’angoisse. Certaines arrêtent de lire en plein chapitre, d’autres jurent de ne plus jamais ouvrir un livre de ce genre. Le corps féminin est devenu une cible narrative, et la fiction, un champ de bataille où l’on ne peut même plus se sentir à l’abri. Malheureusement, cette violence ne s’arrête pas au thriller. On la retrouve aussi dans d’autres genres à première vue plus ‘‘inoffensifs’’ comme la romance, la dark romance, voire certaines fanfictions. Des œuvres où les récits de domination, de souffrance et d’abus sont esthétisés, parfois sans mise en garde pour les lectrices. Ashes Falling for the Sky, œuvre hybride entre romance, drame et dark fiction, en est un exemple frappant.
@fanybook_ ⚠️Attentions TW⚠️ six mois par ans #poutoi#foryou#livre#booktok#dnf♬ son original - fanybook_📚
Sous une vidéo de @fanybook_ qui explique avoir do not finish (DNF pour les habituées du BookTok) un roman parce qu’il l’avait profondément traumatisée et que les trigger warnings n’étaient pas annoncés en amont, les témoignages affluent. On peut lire en commentaire celui de @lilibouchi : ‘‘J’ai lu le tome 1 de Ashe Falling for the Sky, j’ai adoré le livre mais les sujets abordés dedans m’ont tellement affecté que j’ai fais une déprime pendant plusieurs semaines’’. Est-ce normal de devoir en arriver à traumatiser ses lectrices pour leur faire passer un message, si message il y a ?
Autre point rarement évoqué, mais central : la majorité des thrillers – surtout les plus violents – sont écrits (ou réalisés) par des hommes. Des hommes qui imaginent des violences qu’ils ne subiront jamais. Des hommes qui scénarisent la mort des femmes comme s’il s’agissait d’un ressort dramatique universel. Résultat ? Une esthétique de la violence profondément masculine, où le viol devient prétexte, et le meurtre, un point-virgule dans la narration.
@leslivresdhelene "Juste une Ombre" de Karine Giebel ✨️ #BookTok#booktokfr#booktokfrance#livreaddict#livretok#fyp#thrillers#karinegiebel♬ son original - Hélène
Cela ne veut pas dire que les femmes sont absentes de ce terrain. Bien au contraire. Des autrices comme Mo Hayder (Birdman, Tokyo) ou encore Karine Giebel (Juste une ombre) écrivent, elles aussi, des thrillers ultra-violents, parfois glaçants, souvent centrés sur la douleur féminine. Mais leur regard, bien que tout aussi noir, n’est pas toujours le même. Il y a une autre texture, une autre approche de la peur, de la mémoire traumatique, de la violence systémique. Moins de fétichisation, peut-être. Davantage de lucidité.
Mais quand 80 % des récits violents restent écrits par ceux qui ne les subissent pas, faut-il s’étonner qu’ils ressemblent davantage à un fantasme qu’à une dénonciation ?
Pas un thriller où la flic est "badass" mais sexualisée. Pas un thriller où la tueuse est "cool" parce qu’elle est plus violente que les hommes. Mais un thriller qui refuse de faire du corps féminin un terrain de jeu.
Un thriller féministe, ce serait peut-être ça : une fiction qui vous cloue à votre chaise, non pas parce qu’une femme est morte dans les trois premières pages, assassinée sauvagement par son ex à coups de hache, mais parce qu’une femme a survécu jusqu’à la fin. Un thriller qui choisit de raconter la peur sans la glorifier. La douleur sans la fétichiser. L’enquête sans le cadavre rituel.
Et si le twist final, c’était simplement de voir une femme vivante à la dernière page ?