Un baromètre le prouve : les règles restent le tabou préféré du patriarcat
Écrit par Camille Croizé le
Un baromètre le prouve : les règles restent le tabou préféré du patriarcat
Écrit par Camille Croizé le
Un baromètre le prouve : les règles restent le tabou préféré du patriarcat
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On a beau avoir des phones dernier cri, des applis pour tracker notre cycle et des pubs de serviettes qui brillent plus que Beyoncé à Coachella, la réalité des règles en 2025 reste d'une hypocrisie crasse. Les menstruations ? Toujours reléguées au rang de “trucs gênants” qu’il vaut mieux cacher. À l’école, au travail, dans les transports… on serre les dents, on planque le tampon, on saigne en silence. Et pendant ce temps-là, on continue de culpabiliser parce qu’on est trop fatiguée, trop pliée en deux, trop absente. Comme si on devait s’excuser d’être biologiquement foutues comme ça.
Le plus fort dans tout ça ? Ce sont les jeunes, censées être “woke”, qui en parlent le moins. Et si certaines galèrent à se procurer des protections hygiéniques, c’est pas par oubli mais parce qu’elles n’ont pas les moyens. Bref, entre précarité menstruelle, douleurs minimisées et tabou XXL, on est encore loin du compte. Mais les chiffres du nouveau baromètre européen de Règles Élémentaires sont là pour qu’on arrête, enfin, de faire comme si de rien n’était.
Chaque mois, des millions de femmes et de personnes menstruées vivent en silence un moment inconfortable, douloureux, souvent honteux. On pourrait espérer que les mentalités aient évolué, surtout chez les plus jeunes. Mais le nouveau baromètre Opinion Way pour Règles Élémentaires nous rappelle qu’on en est encore loin : 51 % des Européen·nes considèrent les règles comme un sujet tabou. Et ce n’est pas une lubie de boomers. Chez les 18-24 ans, ce pourcentage monte même à 62 %. Ce sont donc les plus jeunes qui ont encore le plus de mal à parler de ce qu’ils vivent tous les mois.
Maud Leblon, directrice générale de l’association Règles Élémentaires, le dit clairement dans une interview au Elle : "Nous pourrions penser que les choses s’améliorent avec les nouvelles générations, mais ça ne semble finalement pas être le cas." Le constat est amer. Derrière les hashtags et les campagnes sur Instagram, il y a une réalité : celle de la gêne, de l’ignorance, et du jugement, toujours bien présents. Comme si le mot "règles" restait coincé dans la gorge.

Bien sûr, le tabou n’est pas seulement culturel. Il se traduit aussi par une précarité bien concrète. Accès limité aux protections, renoncements à cause du coût, bricolages de fortune quand la serviette vient à manquer : voilà le quotidien de nombreuses femmes. Selon Maud Leblon, "42 % des Européennes qui ont leurs règles ont manqué de protections périodiques ou ont eu des difficultés à s’en procurer dans les douze derniers mois. C’est un chiffre très alarmant sur la précarité menstruelle, d’autant qu’il monte à 50 % pour les jeunes." Un chiffre qui donne le vertige et qui montre à quel point les menstruations peuvent creuser des inégalités sociales dès l’adolescence.
La précarité menstruelle, ce n’est pas seulement oublier un tampon au fond d’un sac. C’est devoir choisir entre acheter du pain ou une boîte de serviettes. C’est saigner dans du papier toilette. C’est ne pas oser demander de l’aide. Et c’est encore une fois, être laissée seule avec un problème jugé "secondaire", comme si avoir ses règles n’était pas un enjeu de santé publique.
Les conséquences de ce désintérêt sont massives. Plus de la moitié des femmes interrogées ont déjà renoncé à aller à l’école, au travail ou à participer à des activités sociales à cause de leurs règles. Pour certaines, c’est une routine : chaque mois, elles doivent s’organiser autour de la douleur, du manque de protections ou de la peur de la fuite. Comme le souligne Maud Leblon : "L’immense majorité des personnes qui ont leurs règles s’empêchent d’aller au travail ou sont empêchées d’aller étudier, d’aller voir leurs amis ou de pratiquer du sport."
Ce que ça veut dire ? Que les règles ne sont pas juste un inconfort qu’on gère avec un Doliprane et un sourire discret. Elles deviennent un obstacle réel à l’émancipation, à l’éducation, à la vie sociale. Et tant qu’on refusera d’ouvrir ce débat sérieusement, on entretiendra cette spirale de culpabilité et de retrait. Comme si le fait d’avoir ses règles devait nous rendre invisibles, silencieuses, pliées en quatre dans un coin.

Mais ce n’est pas tout. La méconnaissance médicale autour des règles continue de faire des ravages. Le baromètre révèle que 48 % des femmes européennes n’ont jamais entendu parler d’endométriose ni de dysménorrhée, alors même que ce sont deux pathologies fréquentes. Résultat ? Les douleurs sont minimisées, les diagnostics tardifs, les souffrances banalisées. Beaucoup finissent par croire que souffrir atrocement pendant ses règles est "normal", alors que c’est simplement mal pris en charge.
La directrice de Règles Élémentaires enfonce le clou : "Ce qui montre à quel point cette méconnaissance est diffuse. En même temps, l’étude montre que plus de la moitié d’entre elles (53 %) ont été empêchées, plus d’une fois dans l’année, d’accomplir des activités du quotidien à cause de la douleur des règles. Le chiffre grimpe à 71 % lorsqu’elles n’ont été empêchées qu’une seule fois dans l’année. Ces données se recoupent avec les données françaises." Une douleur invisible, mais omniprésente, qui mine la santé physique comme mentale, et qui reste sans réponse institutionnelle digne de ce nom.
Alors pourquoi ce silence collectif persiste-t-il ? Peut-être parce qu’il arrange bien. Ne pas parler des règles, c’est ne pas avoir à se demander pourquoi on n’adapte pas les lieux de travail, pourquoi les protections menstruelles ne sont pas gratuites, pourquoi il n’existe pas de véritable congé menstruel, ou pourquoi les médecins ne sont pas mieux formés à ces sujets. Ce silence est un outil politique : il permet de ne rien bouger, de tout laisser tel quel.
Les femmes, elles, continuent de s’adapter. Elles prévoient, elles anticipent, elles souffrent, elles se taisent. C’est toujours à elles de porter la charge, de dissimuler les symptômes, d’avancer comme si de rien n’était. C’est justement pour cela qu’il est vital de faire du bruit. De transformer le tabou en sujet central, politique, assumé.
La Journée mondiale de l’hygiène menstruelle ne doit pas se transformer en simple gimmick rouge sur les réseaux sociaux. C’est une occasion cruciale de rappeler que les règles, loin d’être anodines, sont un marqueur criant d’inégalités. Tant qu’on continuera à les traiter comme un non-sujet, les femmes continueront de souffrir, de se taire et de s’absenter.
Parler des règles, ce n’est pas un caprice militant. C’est une nécessité politique, sociale, sanitaire. C’est remettre de la dignité là où il y a aujourd’hui du silence, de la honte, et trop souvent de la douleur. Parce qu’on ne saigne pas en option, et qu’on ne devrait jamais avoir à se cacher pour ça.