Pardon, mais depuis quand le tatouage est devenu has been ?
Écrit par Erine Viallard le
Écrit par Erine Viallard le
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Il fut un temps pas si lointain où se faire tatouer relevait presque du rite initiatique. Un premier motif, souvent petit et discret, censé marquer une histoire, un moment, une audace. Puis un deuxième, puis un troisième. Très vite, le tatouage s’est transformé en collection, en langage corporel à part entière. Certaines peaux sont devenues des galeries. Un art populaire, revendiqué, parfois politique, mais toujours personnel.
Mais voilà que le vent semble tourner. Après des années d’euphorie à l’encre noire (ou de couleur), certaines personnes choisissent aujourd’hui de tout effacer - littéralement. Des figures publiques comme l’humoriste américain Pete Davidsonse font retirer l’intégralité de leurs tatouages - pour des sommes astronomiques. Un retour en arrière qui intrigue, surtout quand l’industrie du détatouage explose et que les discours sur la "peau propre" refont surface.
Alors, que s’est-il passé entre l’ère dutatouageet cette ruée vers le laser ? Ce virage n’est pas qu’esthétique. Il raconte un moment culturel, une anxiété sociale, voire un retour de bâton face à ce qui autrefois, était vu comme subversif.
@maisonyoko_ ⚠️ Avant/Après sensationnel dès la première séance de détatouage ? Faisons le point 🥼 Le docteur Martins vous explique le phénomène médical réactionnel de la peau lors du passage du laser, qui provoque cet effet blanc… mais temporaire ! En réalité, les résultats définitifs d’une séance de détatouage n’apparaissent que deux mois après. Tournez-vous vers un médecin qualifié et méfiez-vous des promesses trop spectaculaires ainsi que des avant/après souvent faux qui inondent les réseaux. Rock Your Mind ⚡️
♬ son original - Maison Yokō
La technologie du détatouage est en plein essor, et ce n’est pas un hasard. L’industrie pesait déjà 4,3 milliards de dollars en 2021, et elle est censée tripler d’ici la fin de la décennie. Il faut dire que les lasers picoseconde - ces engins dignes d’un film de science-fiction - promettent d’effacer en quelques dizaines de séances ce que vous avez mis des années à collectionner. Et ça, à condition de ne pas avoir cédé au fameux bleu marine, couleur notoirement indélébile.
Mais attention : si l’effacement est possible, il n’est ni indolore ni accessible à toutes les bourses. Le coût reste conséquent, sauf pour quelques privilégiés. Pour info, le tarif moyen d’une séance de détatouage se situe entre 200 et 250 €, avec des variations allant de 60 € pour un microtatouage à 400 € pour un grand dessin, selon Tracy Cohen Sayag, présidente des Cliniques des Champs-Élysées. Et là, ironie du sort, ne pas avoir de tatouage devient presque un signe extérieur de richesse, une pureté esthétique qu’on pourrait qualifier de "nouvelle bourgeoisie de la peau". Se faire enlever ses tatouages devient alors un marqueur social aussi fort qu’en avoir, mais à l’envers.
Et si la boucle n’était pas bouclée, elle est au moins bien encrée.
Dans ce grand retour du "skin minimalism", on voit resurgir un discours qu’on croyait enterré avec les chaînes MySpace : celui qui lie tatouage et moralité. Le fameux argument de Kim Kardashian : "Chérie, tu mettrais un autocollant sur une Bentley ? ", refait surface sur TikTok. Et ce, au service d’une rhétorique assez problématique, qui glorifie les peaux sans encre au nom d’une pureté retrouvée, d’un esthétisme conservateur qui surfe sur les vagues du soft life, des boucles sans chaleur et de la chirurgie invisible.
Ce retour de bâton, pour ne pas dire de laser, est peut-être moins une mode qu’un symptôme : celui d’un conformisme rampant, nourri par les angoisses professionnelles, sociales, économiques d’une génération qui doit tout anticiper.
Une étude publiée dans l'International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology en 2023 indique que les principales raisons invoquées pour le détatouage sont liées à la discrimination et à la stigmatisation, notamment en raison de l'association à des gangs ou d'interactions avec la police.
Le tatouage, perçu hier comme un acte d’affirmation de soi, devient aujourd’hui un obstacle potentiel, un truc qui pourrait "baisser ton aura" sur LinkedIn. On a donc remplacé les flammes néo-tribales et les petits cœurs sur les poignets par du silence corporel.
Mais tout cela signifie-t-il que les tatouages sont en voie d’extinction ? Spoiler alert : pas vraiment. Le monde du tatouage reste vivant, vibrant, et même florissant. Aujourd'hui on compte plus de 13 millions de Français tatoués, toutes générations confondues, et sans distinction de catégorie sociale.
Les motifs classiques, les références absurdes, les erreurs assumées - tout cela fait encore partie d’un langage générationnel. Ce n’est pas tant que les tatouages sont passés de mode, mais plutôt que leur signification est, une fois de plus, en pleine mutation.
Certain.es veulent effacer ce qui ne correspond plus à leur version actuelle - comme on change de pseudoInstagram. D’autres, comme une avocate parisienne qui a fait retirer un tatouage tribal trop voyant, le vivent comme une libération personnelle, voire un soulagement professionnel. Et puis il y a celles et ceux qui au fond s’en fichent : leur peau raconte des bouts de leur histoire, même si elle est fragmentée, voire embarrassante.
Car au fond, se faire tatouer ou détatouer, c’est peut-être toujours la même histoire : celle de chercher à (re)devenir soi-même. Les vagues d’enthousiasme et de regrets sont les deux faces d’une même pièce. Et si demain le corps vierge devient à nouveau l’ultime transgression, gageons que le cycle recommencera - avec des lasers moins douloureux, espérons-le.
En bref, le tatouage n’est pas has been. Il se transforme, se contredit, s'efface pour mieux revenir. Comme la mode, comme les idéaux, comme nos identités. Alors non, se faire enlever ses tatouages ne signifie pas la fin du tatouage. C’est juste une autre manière d’interagir avec lui. Se faire tatouer reste un choix, l’enlever aussi. Tant qu’on ne fait pas ça pour plaire à une idée vintage de la Bentley propre et luxueuse, tout va bien.