Anna Wintour, papesse de la mode, tire sa révérance chez Vogue US : vers une réinvention du magazine ?
Écrit par Prodige Mabanza le
anna wintour vogue us
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Elle portait des lunettes noires comme une armure, tranchait dans les collections comme on tranche dans une pièce montée, et faisait trembler la mode d’un simple regard. Après près de quatre décennies à la tête de Vogue US, Anna Wintour quitte son poste emblématique, laissant derrière elle un empire éditorial taillé à son image : exigeant, élitiste, mais incontournable. Son départ marque bien plus qu’un simple changement de direction. C’est toute une page de la mode qui se tourne — et peut-être, une chance pour Vogue de se réinventer. Alors, que reste-t-il de l’ère Wintour ? Et surtout, que va-t-il advenir du trône laissé vacant ?
Dès son arrivée à la tête de Vogue US en 1988, Anna Wintour a imposé sa vision avec une précision chirurgicale. Celle qui a bousculé l’industrie dès son tout premier numéro — en questionnant le « coût réel d’un bon look » — n’a cessé depuis de redessiner les contours du journalisme de mode. Sous sa direction, Vogue est devenu bien plus qu’un magazine : un oracle fashion capable de faire ou défaire une carrière en une couverture. Elle a propulsé des talents comme Marc Jacobs, Alexander McQueen ou encore Proenza Schouler, tout en révolutionnant l’esthétique éditoriale du titre : place aux célébrités, aux shootings hors-studio, au mélange entre haute couture et street style.
Mais au-delà de son flair éditorial, c’est son pouvoir quasi absolu qui a façonné sa légende. Faire démarrer la carrière d'un designer ou le blacklister, lancer une nouvelle it-girl, ou tout simplement choisir à la place d’un créateur les pièces qu’il fera — ou non — défiler : avec Anna Wintour, rien ne se décidait sans son aval. Comme le souligne le Business of Fashion dans sa liste annuelle des 500 personnalités les plus influentes de l’industrie, celle qui cumulait depuis 2013 la direction artistique mondiale de Condé Nast et la rédaction en chef de Vogue US reste la femme la plus puissante du milieu.
Un pouvoir cristallisé dans la pop culture avec le personnage de Miranda Priestly, rédactrice en chef tyrannique du Diable s’habille en Prada (2006), inspirée d’Anna Wintour elle-même. Écrit par Lauren Weisberger, ancienne assistante de la papesse de la mode, le roman est devenu un best-seller puis un film culte porté par Meryl Streep. Carré impeccable, lunettes fumées et répliques assassines : la fiction a contribué à façonner le mythe autant que la réalité. Et à ériger Anna Wintour en impératrice indétrônable de la mode internationale.
Derrière le vernis chic de Vogue, les coulisses du règne d’Anna Wintour ont longtemps été marquées par des récits de management toxique. Lauren Weisberger, son ancienne assistante — devenue célèbre pour avoir écrit Le Diable s’habille en Prada — décrit un quotidien “stressant, ultra rapide, presque irréel”, où “chaque minute au bureau ressemblait à une urgence.” Une atmosphère décrite comme obsessionnelle, où seules les personnes “grandes, minces, belles et obsédées par le monde de la mode” semblaient à leur place.
Au fil des années, d'autres témoignages se sont multipliés, pointant une culture d’entreprise élitiste et racisée. Selon une enquête du New York Times, Anna Wintour aurait marginalisé et instrumentalisé les femmes noires au sein de la rédaction, en les excluant des postes de décision tout en les utilisant comme caution lors de rendez-vous stratégiques. Certains anciens collaborateurs l'accusent d’avoir promu un idéal de beauté “mince, blanc et issu des élites”, tout en minimisant les efforts de diversité en interne. Des propos racistes attribués à elle-même et à plusieurs de ses plus proches collaborateurs, ainsi que son absence remarquée à une réunion d'entreprise sur les questions de racisme en 2020, ont renforcé cette image d'une direction déconnectée.
Face à la pression, Anna Wintour a fini par présenter ses excuses publiques cette même année, reconnaissant que Vogue n’avait “pas fait assez pour élever les voix noires” et admettant avoir publié du contenu “blessant ou intolérant.” Mais pour beaucoup, le mea culpa arrive tard. “La mode est déjà brutale,” confiait un ancien employé racisé, “mais chez Vogue, dire ‘c’est Vogue’, c’était juste un autre mot pour dire : mince, riche, blanc.”
Le départ d’Anna Wintour ouvre la porte à un enjeu crucial : Vogue US peut-il, après tant d’années d’entre-soi, se réinventer pour redevenir en phase avec son époque ? L’ombre d’un successeur plane déjà. Un nom avait suscité l’enthousiasme : Edward Enninful, ancien rédacteur en chef de l’édition britannique, salué pour avoir profondément diversifié les représentations dans ses pages. Il a finalement décliné, mais son passage à British Vogue a prouvé qu’une autre direction est possible — une mode plus inclusive, plus politique, plus incarnée.
Aujourd’hui, les lecteurs et lectrices ne cherchent plus seulement des silhouettes inaccessibles ou des icônes hors-sol. Ils veulent se reconnaître, voir leurs réalités, leurs corps, leurs identités reflétés dans les pages d’un magazine. Alors que d’autres publications se démarquent par leur audace visuelle et éditoriale, Vogue US n’a plus le choix : il doit step up, abandonner le mythe glacé pour une narration plus vibrante, plus digitale, plus connectée aux urgences culturelles et sociales. L’après-Wintour ne peut pas être une copie en plus jeune. Il doit être une vraie rupture.