Streamer quand on est une femme : job à haut risque
Écrit par Prodige Mabanza le
Quand est-ce qu’on lâchera enfin la grappe aux streameuses ?
Écrit par Prodige Mabanza le
Quand est-ce qu’on lâchera enfin la grappe aux streameuses ?
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Streameuses harcelées, menacées, agressées : la liste des violences subies par les femmes créatrices de contenu ne cesse de s’allonger. Twitch, YouTube ou TikTok sont peut-être des terrains de jeu numériques, mais pour les femmes qui y prennent la parole, ces plateformes deviennent trop souvent des zones de danger.
Dernier épisode en date : à Los Angeles, les streameuses américaines Cinna, Valkyrae et Emiru ont été poursuivies et menacées de mort en plein live au parc Pacific Park. "Je vais vous tuer tout de suite", a lancé un homme à Emiru, après avoir insisté lourdement pour obtenir son numéro. Leur vidéo, relayée massivement, a résonné comme un cri d’alarme. "Voilà la vie des jeunes femmes", a résumé Emiru, dénonçant une réalité banale pour trop de créatrices.
En France, Maghla, l’une des streameuses les plus suivies, subit également un sentiment d'insécurité. Sur X, elle raconte avoir reçu reçoit un message privé d’un inconnu affirmant l’avoir suivie après l’avoir reconnue dans un magasin : "Je vois où tu es, pratique pour toi, je serai devant à 21h." Terrifiée, elle alerte sa communauté : "J’ose plus sortir de chez moi !" Ce n’est pas la première fois qu’elle dénonce la misogynie dont elle est victime. Hypersexualisation constante, insultes, montages obscènes, forums entiers où des anonymes fantasment, menacent et déversent leur haine. La créatrice de contenu n'hésite pas à prendre la parole pour dénoncer les violences qu'elle subit. En 2022, elle écrit un thread détaillé avec preuve à l'appui sur les commentaires dégradants dont elle fait objet sur plusieurs plateformes.
Donc là y a un gars qui m'a suivi pendant plus d'une dizaine de minutes jusqu'à chez moi et il veut venir devant à 21h ???
— Maghla (@Maghla) May 3, 2025
Je suis terrifiée, c'est quoi ce bail encore ??? pic.twitter.com/8sf8UxTFy3
Ce harcèlement n’existe pas qu’en ligne. Il s’invite aussi brutalement dans la rue, en plein jour, et sous les yeux de tous. Récemment, à Toulouse, la streameuse sud-coréenne Jinnytty est violemment agressée en direct alors qu’elle filme une balade dans la ville. Un homme l’insulte ("Tu veux quoi sale pute ?"), la frappe au visage, profère des propos racistes – "sale Chinoise" – et prend la fuite. L’attaque, choquante et diffusée en temps réel sur Twitch, a suscité l’indignation sur les réseaux sociaux. Une enquête a été ouverte pour violences aggravées et outrage sexiste.
je suis fatiguée et il est temps que je vous explique.
— Maghla (@Maghla) October 24, 2022
Des années que je streame et j’ouvre ma gueule sur 10% max du problème, parce qu’apparemment faut ignorer pour que ça passe.
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"Ce n’est pas du tout nouveau. Mais si on n’en parle si peu, c’est parce que les gens s’en fichent. Pour beaucoup, c’est de notre faute. C’est l’idée que parce qu’on a choisi de s’exposer, on a le droit de dire ce qu’on veut de nous ", témoignait la streameuse Lixiviatio, en 2022. Les femmes sur Internet sont confrontées à une misogynie ancrée dans la société, exubérée dans le contexte bien précis des jeux vidéos et de la culture du numérique.
Les cas de ces streameuses ne sont pas des cas isolés. Ce sont les symptômes d’un système. Les femmes qui prennent la parole en ligne, et en particulier celles qui s’exposent en vidéo, deviennent les cibles toutes désignées d’une misogynie décomplexée. Le live-streaming, espace de liberté et de création, devient un terrain miné. Comment expliquer cela ? Et bien, depuis la nuit des temps, les jeux vidéos ont été marketés comme fait par des garçons, pour des garçons. Et le personnage féminin dans tout ça ? Un trophée. Un objet de fantasme. Mais très rarement héroïne de sa propre histoire. Il n'y a qu'à voir comment Mario et Luigi passent leur temps à sauver Peach, qui est la récompense qu'ils reçoivent à la fin.
Et quand les personnages féminins ont commencé à émerger dans les années 80, la majorité étaient hypersexualisées. Habillées en vêtements courts ou en bikini et réduites à leurs corps, elles sont un objet de désir.
Un boys club donc, où fantasmer les femmes dans les jeux, c'est ok, mais où les joueuses ne sont souvent pas les bienvenues.
En France, en 2023, on comptabilisait 18,8 millions de joueuses. Pourtant, les femmes représentaient seulement 11,6% des créateurs de contenu sur Twitch. Pour cause ? Les gameuses déclarent ne pas vouloir streamer à cause des comportements qu'elles ont vu en ligne.
Et si elles osent parler, elles doivent encore gérer les soupirs et les injonctions à "ignorer pour que ça passe". Spoiler : ça ne passe pas. Parce qu’on ne peut pas vivre librement quand chaque sortie devient une source d’angoisse, quand chaque commentaire peut cacher une menace.
Face à l’ampleur du problème, le Parlement européen a notamment voté le "Digital Services Act" le 5 juillet 2022, dans l’optique d’atténuer les risques liés à la violence en ligne. Les plateformes sont désormais obligées, après avertissement, de suspendre leur accès aux utilisateurs diffusant fréquemment des contenus illicites.
Sur Twitch, il existe des "modos", des utilisateurs désignés pour faire régner l'ordre dans les commentaires en cas de remarques désobligeantes. Mais ce dispositif reste insuffisant pour réellement protéger les femmes. Daphnée Zouankouan, membre du CA de l'association Women in Games France explique : "Ça empêche juste une personne malveillante de venir sur une chaîne, mais ce n'est pas un moyen d'être pédagogue avec la personne pour lui expliquer, voilà ton acte, c'est pas bien ce que tu as dit, il ne faut pas le dire, c'est pas respectueux, etc." Pareil pour le cas des raids haineux où des streamers partagent des clips sur d'autres réseaux sociaux. "Twitch ne pourra rien faire, parce que le harcèlement ne s'est pas passé sur Twitch, ça s'est passé sur un autre réseau social, et donc la responsabilité est assez limitée finalement." ajoute-t-elle.
Le modérateur @Romain_saken, lui, proposait au micro de Mouv' une solution de bannissement via l’adresse IP, en bloquant l'accès au site et/ou aux chaînes dont ils ont été bannis. Donc appliquer une tolérance zéro.
Il existe aussi des communautés safe pour s'entourer de streameuses bienveillantes, comme Afrogameuses ou encore Stream'Her. Ces espaces permettent aux créatrices de partager, collaborer et se soutenir loin de la toxicité ambiante. Ils rappellent que le streaming peut redevenir un lieu de partage, pas de haine.
Alors, quand est-ce qu’on lâchera enfin la grappe aux streameuses ? Peut-être quand on cessera de confondre visibilité et disponibilité. Leur présence en ligne n’est pas une invitation, encore moins une provocation. C’est un métier, une passion, une voix. Et tant qu’on continuera à banaliser les violences qu’elles subissent, c’est tout l’espace numérique qu’on laissera aux mains de ceux qui veulent faire taire. Le streaming n’est pas un ring. Ce n’est pas aux femmes de se cacher, c’est à la violence de reculer.