#MeTooPolice : cette enquête dévoile l’impunité des policiers accusés d’agressions sexuelles
Écrit par Camille Croizé le
#MeTooPolice : cette enquête dévoile l’impunité hallucinante de flics accusés d’agressions sexuelles
Écrit par Camille Croizé le
#MeTooPolice : cette enquête dévoile l’impunité hallucinante de flics accusés d’agressions sexuelles
À lire aussi

On les appelle ‘‘forces de l’ordre’’. Celles censées garantir notre sécurité, intervenir quand tout s’effondre, assurer la justice et faire barrage à la violence. Mais que se passe-t-il quand ces mêmes forces deviennent les auteurs du crime ? Quand la matraque sert à faire taire, et non à défendre ? Une enquête monumentale de Disclose, en collaboration avec L’Œil du 20 heures, vient fracasser le vernis institutionnel : 215 agents des forces de l’ordre ont été mis en cause pour violences sexuelles depuis 2012. On ne parle pas de simples dérapages mais de faits graves, répétés, souvent dissimulés.
Pendant plus d’une décennie, journalistes et enquêteurs ont recoupé témoignages, archives judiciaires et dossiers de presse, pour faire apparaître un chiffre terrifiant : 429 victimes identifiées, dont 76 % de femmes, 18 % de mineurs. Harcèlement, agressions, viols. Et surtout, des récidives dans des proportions inquiétantes. Le tout dans un silence institutionnel quasi total.
Bienvenue dans le réel. Il n’a rien de rassurant.
Ce n’est pas une série Netflix, c’est la France de 2025. Dans ce scénario bien réel, 40 % des agents mis en cause ont agressé plusieurs victimes, parfois sur plusieurs années, sans jamais être inquiétés. Et certains continuent même à exercer – condamnés, mais toujours en poste. À l’image de Thierry B., commandant de police reconnu coupable de harcèlement sexuel en 2023… toujours en fonction à Montreuil.
La méthode est toujours la même : détourner les outils de l’institution pour asseoir leur pouvoir. Fichiers internes piratés pour recontacter des victimes, faux prétextes de perquisition, menaces avec arme de service… Ces hommes n’ont pas seulement abusé de leur autorité : ils ont instrumentalisé la machine policière comme un terrain de chasse.
Et quand on regarde qui sont les victimes, le vertige s’intensifie : la moitié sont des collègues, femmes gendarmes ou policières. Les autres ? Des femmes venues porter plainte, souvent pour des violences conjugales. Certaines sont réfugiées, handicapées, adolescentes fugueuses. Autrement dit : des proies faciles pour des hommes en position de domination.
Porter plainte devrait être le début d’un processus de réparation. Pour 57 femmes recensées par l’enquête, ça a été le début d’un autre cauchemar. Elles ont été harcelées, agressées, ou violées par les agents même à qui elles avaient confié leur détresse. Parmi elles, 37 femmes victimes de violences conjugales. D'autres étaient dans des situations critiques : sans ressources, isolées, en détresse psychologique.
Le cas de Carole glace le sang. Elle porte plainte pour violences conjugales en 2013 explique-t-elle à L’œil du 20 heures. Le gendarme en charge devient son ‘‘ange gardien’’, comme elle l’appelait. Lui se faisait appeler ainsi lui-même. Dix ans plus tard, le 1er juin 2023, il la viole, selon son témoignage, en pleine forêt. Une décennie de manipulation et de domination silencieuse. Ce n’est pas une dérive, c’est une stratégie.

Et l’institution dans tout ça ? Elle ferme les yeux. Mieux : elle protège. Ni le ministère de l’Intérieur, ni la gendarmerie, ni la police nationale n’ont accepté de répondre face caméra. Quelques éléments ont été communiqués par écrit. Mais à la lumière des chiffres, leur discours sur la ‘‘tolérance zéro’’ s’effondre.
Depuis 2021, seuls 18 policiers ont été suspendus, rétrogradés ou mis à la retraite pour violences sexuelles. Du côté de la gendarmerie, trois radiations seulement en 2023, sur 46 agents sanctionnés. Et l’État l’assume : les exclusions sont ‘‘exceptionnelles’’. Pire : aucune note interne ni circulaire ministérielle n’a été émise depuis le début de #MeToo pour encadrer ces situations. Rien. Le vide administratif. Le silence en guise de politique.
L’angle mort est aussi juridique. Rien, aujourd’hui, dans le Code de déontologie, n’interdit formellement à un policier d’avoir une relation avec une personne rencontrée dans le cadre de ses fonctions. Autrement dit : un gendarme peut coucher avec une plaignante sans être inquiété – à moins que la justice ne prouve une contrainte explicite. Ce qui revient à demander à une victime de prouver qu’elle n’a pas ‘‘consenti’’ à une relation avec son propre bourreau, parfois armé, parfois en uniforme, parfois seul interlocuteur face à sa détresse.
Le cas d’Olivier P., condamné en 2024 pour abus de faiblesse, est emblématique. Neuf femmes avaient déposé plainte. Aucune n’a été reconnue victime de violence sexuelle, car toutes ont été considérées comme… consentantes. Malgré leur extrême vulnérabilité.
Cette enquête fait l’effet d’un séisme. Mais un séisme qui ne secoue que celles et ceux qui écoutent. Car du côté des décideurs, l’édifice ne tremble pas. Les faits sont là, les chiffres aussi. Pourtant, rien n’indique une volonté institutionnelle de traiter le problème à sa racine. Pas de réforme, pas de protocole, pas de volonté claire d’agir.
Mais cette fois, les témoignages sont trop nombreux. Les victimes parlent. Les journalistes enquêtent. Et l’État ne pourra pas éternellement faire diversion derrière un uniforme.
Il est temps que la peur change de camp.