Féministes en burn-out : quand la révolution finit par épuiser les troupes
Écrit par Erine Viallard le
Écrit par Erine Viallard le
À lire aussi

Spoiler : porter le féminisme à bout de bras, c’est épuisant. Et parfois, ça brûle. Depuis 2017, le mouvement #MeToo a transformé le paysage médiatique, judiciaire et culturel mondial. Il a mis des mots sur des traumatismes tus depuis trop longtemps, a réveillé des consciences (parfois à coups de massue), et a enfin placé la parole des femmes au cœur du débat public. Victoire ? Oui, mais à quel prix ? Car derrière cette révolution salutaire, un phénomène silencieux a fait son chemin : la fatigue militante.
Des militantes vidées, des activistes en burn-out, des associations débordées et trop peu financées. Un tableau peu glamour, mais tristement réel.
En France, moins de 0,6 % des subventions publiques sont allouées aux associations portant sur l’égalité femmes-hommes. C’est peu, beaucoup trop peu pour des structures qui, souvent, sont les seules à faire le sale boulot : écouter, soutenir, accompagner. Pendant ce temps, elles manquent cruellement de moyens, de reconnaissance, de relais politiques. Et la santé mentale des militantes ? Au total, plus d'une militante sur deux ressent un burn-outlié à son engagement féministe.
Au début, il y a eu la colère, la libération, la sororité. Et puis, petit à petit, les stories Instagram se sont faites plus rares, les posts plus espacés, les silences plus lourds. Ce n’est pas une baisse d’intérêt : c’est de la fatigue.
Le #MeToo a rendu visible l’invisible, mais aussi transféré une charge émotionnelle gigantesque sur les épaules de celles qui dénoncent, relaient, écoutent, soutiennent. Comme le résume très bien Anaïs Bourdet, fondatrice du projet Paye ta Shnek, arrêter son blog a été une question de survie. Recevoir chaque jour des récits de harcèlement de rue, les lire, les traiter, les publier - ça use. À la longue, ça broie.
Selon une enquête du Haut Conseil à l’Égalité, 65 %des membres d’associations féministes en France déclarent manquer de temps et de ressources pour mener à bien leurs missions. Et quand il faut gérer la logistique, la com, l’écoute des victimes et les trolls en ligne… la surcharge est permanente. Ce n’est pas juste de la fatigue, c’est une forme d’usure militante chronique.
Le hashtag#PayeTonBurnOutMilitant, relayé dans Les Impactrices, donne justement la parole à celles et ceux qui s’épuisent à vouloir changer le monde. Parmi les causes : surcharge de travail, manque de reconnaissance, exposition permanente aux violences sexistes et sexuelles, culpabilité à l’idée de "faire une pause" alors que l’injustice, elle, ne prend jamais de RTT.
Dans Madmoizelle, une militante témoigne : "Je me sentais vide. Comme si je donnais tout, tout le temps, pour un combat dont je ne voyais pas les résultats." Parce qu’au-delà de la charge mentale, c’est aussi le désespoir face à la lenteur du changement qui ronge.
Avant, on manifestait avec une pancarte et un mégaphone. Aujourd’hui, on milite aussi depuis son canapé, téléphone à la main, story à la une, post militant à commenter. Le féminisme s’est digitalisé - et c’est à la fois sa force et sa faille.
Car sur les réseaux, chaque mot est scruté, analysé, débattu - parfois violemment. Pour une militante, cela signifie être en vigilance constante, répondre aux critiques, endurer les trolls, les agressions numériques, les remises en question publiques… Et ne jamais vraiment pouvoir se déconnecter. Même pas pour dormir.
Et pour cause : selon l’ONU Femmes, 73 %des femmes engagées en ligne déclarent avoir déjà subi du harcèlement numérique. Ajoutez à cela la peur de mal formuler, de se faire "cancel", ou d’être la cible de raids haineux…
Charlotte Monasterio, militante et autrice, parle de cette "fatigue d’être en alerte en permanence". Dans Far Ouest, elle décrit la tension continue, la peur de mal dire, la pression de devoir toujours réagir vite à l’actualité. Le féminisme 2.0, c’est aussi ça, une forme d’hyperactivité militante qui laisse peu de place au repos, au recul et à la respiration.
Et pendant ce temps, les associations féministes - souvent gérées par des bénévoles - croulent sous les demandes. Dans La Déferlante, des salariées témoignent d’un rythme de travail insoutenable, pour des salaires dérisoires, avec en prime une responsabilité écrasante : celle d’accompagner des victimes, sans parfois avoir les moyens psychologiques ou structurels de le faire.
À lire certains commentaires : "Bah elles ont qu’à lever le pied."Facile à dire, moins facile à faire quand on est prise dans un tourbillon d’injustices, de violences et de mobilisations. Parce que la fatigue militante, comme l’explique Laëtitia Vitaud, n’est pas un simple surmenage personnel : c’est un épuisement collectif, systémique.
Dans son analyse, elle s’appuie sur les travaux de Gorski et Chen (2015), qui différencient leburn-out militant du burn-out classique par sa dimension politique. Ce n’est pas l’individu qui flanche, c’est tout un système qui ne prend pas soin de ses forces vives.
C’est aussi ce que souligne le site Soralia : pointer du doigt la faiblesse individuelle, c’est occulter la précarité structurelle dans laquelle se débattent de nombreuses organisations féministes. Manque de financement, absence de relais politiques, charge émotionnelle non prise en compte… Les militantes ne sont pas seulement fatiguées : elles sont sacrifiées.
À l’échelle européenne, une étude d’AWID rapporte que près de la moitié des militantes féministes ne bénéficient d’aucun accompagnement psychologique. C’est bien là tout le paradoxe : celles qui prennent soin des autres sont les grandes oubliées du système de soin.
Reprendre des forces n’est pas un acte de lâcheté, c’est un acte politique. En 2025, il est urgent de penser le féminisme aussi comme un espace de soin. De mettre en place des outils de prévention, des espaces de parole, des relais, de la formation à la gestion émotionnelle… Et surtout, d’apprendre à se ménager sans culpabiliser.
Certaines militantes le font déjà, elles ferment leurs comptes pour quelques semaines, se recentrent, passent le flambeau. D’autres s’organisent en collectifs plus horizontaux, avec une répartition plus équitable des tâches. Des projets comme Les Impactrices ou des podcasts comme La Déferlante continuent de documenter ces parcours, pour visibiliser cette fatigue et lui donner une légitimité.
Et si on arrêtait d’applaudir les militantes uniquement quand elles s’effondrent ? Si on valorisait aussi celles qui prennent soin d’elles, qui prennent le temps de souffler, sans qu’on les accuse de "baisser les bras" ? Parce qu’un féminisme durable, c’est un féminisme où l’on peut tenir la distance. Et pour ça, il faut pouvoir aussi se reposer.