You : Pardon, mais c’est quand qu’on arrête de fantasmer sur les psychopathes ?
Écrit par Erine Viallard le
Écrit par Erine Viallard le
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C'est un fait : Joe Goldberg est weird. Il espionne les femmes, les suit jusque dans leur intimité, vole des objets personnels, tue parfois leurs ex - ou autres... Bref, un stalker psychopathe, ce qu'on appelle aussi "un paranoïaque sensitif et sensible"... Et pourtant, au fil des saisons, quelque chose s'est produit : on se surprend à l’écouter avec attention, à s’attendrir devant ses tourments intérieurs, à compatir à sa solitude. Pire, certaines le trouvent "touchant", "romantique", voire carrément "sexy".
Comment expliquer qu’un serial killer fictif puisse générer une telle fascination ? Pourquoi ce personnage inquiétant - brillamment interprété par Penn Badgley - déclenche-t-il encore, après cinq saisons, autant de réactions ambivalentes, entre admiration et malaise ?
C’est justement là que YOU frappe fort. En inversant radicalement la narration dans sa cinquième et dernière saison, la série donne un sacré tournent : on sort de la tête de Joe et on passe dans celle d’une femme qu’il dit aimer. Enfin, "aimer"… Car on comprend très vite qu’il ne s’agit ni d’amour, ni même d’attirance, mais d’une obsession totale et dévorante.
Cette bascule narrative arrive à point nommé. Pourquoi ? Parce que dans la vraie vie, des femmes comme celles que Joe harcèle, manipule et détruit, existent et que certains spectateurs, eux, peinent encore à faire la différence entre un fantasme fictionnel et un véritable danger. Heureusement, les réseaux sociaux deviennent le théâtre d’un éveil collectif salutaire.
Joe Goldberg est l’archétype du bad boy cérébral. Intelligent, calme, cultivé, fan de littérature, amateur de bons mots. Il lit du Salinger, parle d’amour comme un poète torturé, et sauve les femmes de leur entourage. Ou plutôt, il élimine les obstacles qu’il perçoit comme des menaces à son "idylle". En d'autres termes il tue.
Alors, pourquoi ce profil fascine-t-il autant ? En partie à cause du procédé narratif car depuis le début, YOU nous plonge littéralement dans sa tête. La voix off permanente crée une fausse intimité. Elle nous donne accès à ses pensées, ses justifications, ses doutes. On voit le monde à travers lui - un prisme tordu, certes, mais humain. Et c’est là que réside le danger, en comprenant les motivations du monstre, on finit presque par les excuser.
Ce glissement est sournois. Car Joe ne se pense pas mauvais. Il se voit comme un romantique désabusé, un homme blessé, incompris, mais sincère dans ses élans. Il tue "par amour", en s’imaginant sauveur. En réalité, il incarne le fantasme absolu du masculin toxique : celui qui contrôle, décide, possède.
Psychologiquement, Joe coche toutes les cases du manipulateur narcissique. Il utilise le gaslighting (faire douter ses victimes de leur perception), se présente comme une victime du système, et projette ses erreurs sur les autres. Rien d’original sur le plan clinique, mais diablement efficace à l’écran.
Ce n’est pas un hasard si, sur TikTok, des psychologues et créatrices de contenu comme PsychWithKrystal décryptent la série en profondeur. L’une de ses vidéos explique commentYOU joue avec les limites du fantasme en normalisant les signaux d’alerte typiques des agresseurs émotionnels.
Et la question se pose : pourquoi tant de spectatrices tombent dans le panneau ? Peut-être parce qu’on nous a appris depuis toujours que l’amour devait être "intense", "douloureux", "irrationnel". Et que Joe incarne tout cela avec en prime une belle gueule, une bibliothèque bien garnie et un look de new-yorkais.
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Après la sortie de la saison 5, les discussions ont explosé sur les réseaux sociaux. Certaines femmes ont pris la parole pour raconter leur expérience avec de "vrais Joe" : des hommes intelligents, charmeurs, parfois brillants, mais fondamentalement manipulateurs, possessifs, voire dangereux. Ces témoignages n’ont rien d’anecdotique. Ils rappellent que les psychopathes ne ressemblent pas tous à Hannibal Lecter : ils peuvent être beaux, polis, et terriblement ordinaires.
La fiction, elle, tend à glamouriser cette réalité. Et c’est précisément ce que la série finit par dénoncer dans un retournement brillant. Au lieu de continuer à justifier Joe, elle le met enfin face à lui-même. Il n’est plus un héros tragique, mais un monstre ordinaire.
L’une des scènes finales est particulièrement frappante. Joe, en prison, reçoit des lettres de femmes lui écrivant qu’elles l'idolâtre. Certaines disent même l’aimer. Il leur répond froidement :"Et si c’était vous, le problème ?". Ce n’est pas seulement une provocation : c’est un miroir. Un message direct aux spectatrices qui continuent de voir en Joe un héros romantique. La série les confronte à leur propre complaisance. Elle rompt le pacte de séduction pour montrer l’horreur nue.
Ça fait mal, mais c’est nécessaire.
Car ce fantasme du psychopathe séduisant, lorsqu’il n’est pas déconstruit, a des conséquences bien réelles. Il rend les violences genrées plus tolérables. Il brouille les repères, notamment chez les jeunes femmes. Il renforce l’idée qu’un homme "jaloux", "intrusif", "exclusif" est simplement un homme "passionné". Alors qu’en réalité, il peut être dangereux.
Sur les réseaux sociaux, des voix féminines s’élèvent pour rappeler une vérité simple : un homme qui vous surveille, vous isole, contrôle votre vie sous couvert d’amour, n’est pas un amoureux passionné. C’est un prédateur. Et non, il ne devient pas moins toxique parce qu’il cite Bukowski.
Joe Goldberg n’est pas le premier à être sexualisé malgré sa dangerosité. Avant lui, Patrick Bateman (American Psycho) avait ses fans. Ted Bundy, serial killer bien réel, a fait l’objet d’une vague de fascination morbide, surtout après avoir été incarné à l’écran. Même Christian Grey, dans 50 Shades of Grey, repose sur une dynamique de pouvoir très limite.
Ces figures d’hommes tourmentés, dominateurs et violents continuent d’être fantasmées. Pourquoi ? Parce qu’elles sont présentées comme complexes, profondes, fascinantes. On glorifie leur côté "brisé". On y voit un défi romantique, celui de les "réparer", de les "aimer malgré tout". Un mythe dangereux qui, dans la vraie vie, se transfirme en relations toxiques.
La culture pop adore les hommes qui souffrent - mais toujours en écrasant les autres. Et surtout, elle leur pardonne. Parce qu’ils sont blancs, beaux, cultivés. Parce que la violence, chez eux, est "stylisée", jamais crue. Parce qu’on les regarde avec les codes du cinéma, pas avec les yeux d’une victime.
C’est pourquoi le virage pris par YOU est important. En offrant enfin un contrechamp, en rendant visible ce que vivent les femmes prises au piège de ce genre de relation, la série participe à un réveil salutaire. Elle ne se contente plus de nous troubler : elle nous confronte à nos propres contradictions.
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En bref,YOU n’est pas juste un thriller qui cartonne. C’est un laboratoire émotionnel. Il nous pousse à interroger nos automatismes culturels : pourquoi sommes-nous plus indulgentes avec un homme violent s’il est bien coiffé et s'il est si sensible aux livres ? Pourquoi confond-on obsession et amour ? Pourquoi romantiser ce qui, dans la vraie vie, relèverait d’un procès en correctionnelle ?
La dernière saison agit comme un électrochoc. En retournant la caméra, YOU fait voler en éclats le fantasme. Elle révèle ce qu’il cache : une mécanique de domination, une vision patriarcale de l’amour, et une complaisance généralisée envers les violences masculines.
Alors non, Joe Goldberg n’est pas un prince sombre. C’est un avertissement. Et il serait temps d’arrêter de tomber amoureuses des prédateurs même quand ils savent choisir leurs mots.