Pourquoi la sirène est la figure féministe ultime de 2025 ?
Écrit par Camille Croizé le
Et si la sirène était l’icône féminine ultime ?
Écrit par Camille Croizé le
Et si la sirène était l’icône féminine ultime ?
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La sirène flotte entre deux mondes : moitié femme, moitié poisson, ni tout à fait humaine, ni tout à fait bête, ni vraiment docile. Elle n’a pas de jambes mais elle avance quand même, elle chante mais elle tue, elle est belle mais elle fout la trouille. Bref, elle coche toutes les cases de la figure féminine insaisissable. Autant dire qu’elle hante l’imaginaire collectif depuis des siècles.
Mais là où elle était jadis punie, réduite au silence ou transformée en écume (salut Andersen), elle ressurgit aujourd’hui là où on ne l’attendait plus. Et cette fois, c’est elle qui tient la télécommande, le pinceau, et parfois même la caméra. Son grand retour ne se limite pas aux écrans ou aux pages d’un roman : il s’infiltre dans les textures pailletées des highlighters, dans les bustiers perlés des fashion weeks, dans les filtres Instagram qui donnent à votre peau des reflets de coquillage. Et ce que tout cela raconte de notre rapport à la féminité, à la beauté et à la révolte mérite bien plus qu’un simple scroll.
Qu’on ait grandi avec Disney ou Andersen, impossible d’oublier La Petite Sirène. Ce conte a bercé des générations de petites filles fascinées par cette créature prête à sacrifier sa voix pour une paire de jambes et un peu d’amour — ou de reconnaissance, c’est selon. Un récit fondateur, aussi doux que cruel, où la féminité passe par la douleur, le silence, la disparition. Mais aujourd’hui, la sirène ne se dissout plus en écume : elle remonte des profondeurs, armée de nouveaux récits.
Exemple parfait : Sirens, série disponible sur Netflix et qui cartonne en ce moment. Oubliez la naïveté d’Ariel : ici, les sirènes sont des armes vivantes, génétiquement mystérieuses, intensément politiques. Hybrides, dangereuses, érotisées mais jamais soumises, elles viennent perturber tout ce qu’on croyait savoir sur le féminin.
Et ce n’est pas un cas isolé. On retrouve la sirène dans la pop culture féministe récente : dans The Shape of Water de Guillermo del Toro (oscarisé, rappelons-le), dans des romans comme La Sirène de Black Conch de Monique Roffey ou encore dans la figure de la “mermaid witch” chère aux univers fantasy queer. Cette créature mutante, imprévisible, fuyante, devient une métaphore puissante pour toutes celles et ceux qui refusent la norme.
Forcément, une créature aussi visuelle ne pouvait pas laisser la mode indifférente. Et l’industrie du luxe ne s’en est pas privée. Versace a littéralement bâti une partie de son identité sur la mythologie aquatique, de la Méduse à la sirène glamazon. Loin des clichés glamour, Iris van Herpen, quant à elle, élève la mode au rang d’art vivant et sensoriel, où l’eau devient une source d’inspiration première et intemporelle. Sa démarche, entre haute technologie et artisanat, s’incarne parfaitement dans l’exposition qu’elle a organisée au ArtScience Museum de Singapour, une plongée immersive dans les thèmes de l’eau, des rêves et des mers sensorielles. Depuis ses débuts, l’eau nourrit son imaginaire : bulles suspendues dans l’espace, éclaboussures transparentes, formes sculpturales évoquant mousse et liquide cristallisé… Chaque pièce explore cette matière en mouvement, symbole de bravoure féminine et d’une profondeur silencieuse.
Sa robe Éclipse, par exemple, est composée de centaines de sphères blanches découpées avec une précision extrême et cousues à la main, en tailles graduées, chacune ornée d’un délicat bord noir. Ces éléments s’unissent sans faille pour créer un effet trompe-l’œil envoûtant, à la fois mystérieux et hypnotique. En couverture de L’Officiel China, @jujingyi_kikuuu incarne cette magie et nous donne l’impression d’être une véritable sirène, suspendue à la frontière entre terre et mer.
Les robes d’Iris van Herpen ne se contentent pas de vêtir : elles donnent à ses mannequins une allure à la fois divine et mystérieuse, oscillant entre figure divinatoire et sirène moderne, en parfaite résonance avec notre créature aquatique insaisissable.
Du côté de Di Petsa, la sirène devient manifeste féministe : ses robes mouillées moulent les courbes et assument la sensualité comme une arme, pas comme un piège. La créatrice place la célébration du corps féminin au cœur de son travail, revendiquant une esthétique qui refuse les normes restrictives et embrasse la puissance incarnée par chaque femme. La mode est un acte politique, une déclaration de liberté et d’émancipation, où la fluidité et la transparence deviennent des symboles de vérité et d’audace.
La maison Waad Aloqaili, de son côté, a puisé son inspiration dans la mer Rouge pour donner naissance à une robe des abysses, imitant les récifs coralliens et reflétant l’équilibre subtil entre nature et délicatesse. Symbolisant la magie des profondeurs, la création se déploie dans une théâtralisation maîtrisée, comme une sirène des fonds marins remontant lentement à la surface pour troubler le monde des vivants. Et sur les tapis rouges ? Zendaya en sirène Balmain au Festival de Venise 2021 a définitivement achevé de faire de la créature mi-poisson, mi-diva, une icône contemporaine.
Sur TikTok comme sur Insta, le mermaid core explose. Plus qu’un hashtag, c’est une ambiance. Teint glowy, reflets nacrés, blush rosé façon “coup de soleil sexy”, ombres à paupières irisées comme des fonds marins, cheveux mouillés ou tressés façon sortilège marin. Le look“je viens d’émerger d’une lagune mystique après avoir chanté toute la nuit” est devenu un graal esthétique.
Mais ce n’est pas qu’un style mignon. C’est une forme d’excentricité douce, qui refuse le maquillage mat, net, contrôlé. La “siren skin” devient ainsi un outil de réinvention. C’est le glowy de la sorcière des mers, pas celui de la fille saine qui boit deux litres d’eau par jour. Et là encore, ce sont souvent des artistes racisées, queer ou marginalisées qui s’approprient ces codes pour se transformer à leur guise. La sirène devient alors une figure métamorphique, imprévisible, en perpétuelle transformation.
Derrière les paillettes et les écailles, il y a surtout une revanche. Car la sirène, historiquement, c’est une femme punie : punie d’avoir une voix, punie d’avoir du désir, punie d’être trop visible. On l’a fait taire, on l’a tuée, on l’a maudite. Aujourd’hui, elle refait surface comme une déesse enragée. Dans la littérature, dans la mode, dans la beauté. Et parfois même dans les piscines, avec le mermaiding — ce sport aquatique qui permet à des femmes de se réapproprier leur corps, leur souffle, leur mouvement.
C’est peut-être ça, le vrai pouvoir de la sirène : incarner le changement. Sa nature hybride lui permet d’échapper à toute tentative de définition figée. Elle est mouvante, instable, dangereusement versatile. Et dans une époque obsédée par les étiquettes, c’est une forme de rébellion.
Alors qu’on nous intime encore de rentrer dans des cases — féminine mais pas trop, sexy mais pas vulgaire, forte mais pas agressive — la sirène, elle, n’en a rien à faire. Elle se fiche d’être compréhensible. Elle se fiche même d’être aimée. Et cette indifférence au regard extérieur, dans une société saturée de likes, c’est peut-être la plus grande des subversions.
La sirène n’a peut-être jamais existé. Mais c’est précisément pour cela qu’elle est si puissante. Elle incarne une féminité libre, mouvante, dangereuse et désirante. Si elle émerge à nouveau aujourd’hui, dans toutes les strates de la culture, c’est sans doute parce que nous sommes nombreuses à ne plus vouloir être des princesses muettes. Mais des monstres magnifiques. Qui chantent, qui aiment, qui mordent.