Ma Bimbo, Oh My Dollz…et si nos jeux d’ados avaient influencé notre perception de la féminité ?
Écrit par Prodige Mabanza le
ma bimbo
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Si vous êtes passé·e à côté de Ma Bimbo, Oh my Dollz ou Star Doll, vous avez peut-être loupé un chapitre-clé de l’adolescence des 2000s. Ces jeux en ligne nous plongeaient dans un univers où l’on créait sa “doll” ou sa “bimbo” : une version pixélisée, élancée et souvent très normée de la féminité : des poupées virtuelles à personnaliser, selon des critères bien précis.
Et si nos heures passées à les habiller, maquiller, perfectionner, en disaient plus qu’on ne le pense sur notre rapport aux normes ? On s’est posé la question : ces jeux ont-ils façonné notre vision de la féminité ? Et surtout, avec quelles conséquences ?
Passé un certain âge, nombre de jeunes filles des années 2000 ont troqué leurs poupées Barbie pour des dolls en ligne. Le principe restait le même : jouer avec les codes d’une féminité dite traditionnelle — maquiller, coiffer, habiller son avatar. Un héritage direct de la socialisation genrée, certes, mais pour beaucoup, c’était surtout un moyen de s’amuser et de se sentir "girly". Amela, ancienne joueuse de Ma Bimbo, se souvient : "J’ai toujours eu un regard super admiratif envers toutes ces femmes très confiantes, très sexy… Celles qu’on appelait un peu les bimbos. Genre, Clover dans Totally Spies, c’était exactement ça."
"Les filles expérimentent ainsi des facettes de leur identité entre conformisme et émancipation"
Judit Vari
Judit Vari, enseignante-chercheure, analyse ces jeux comme des espaces où les jeunes filles "renforcent leur identité de femme à travers des goûts et des pratiques conformes aux attendus de la féminité traditionnelle". Mais elle nuance : "Les recherches montrent que les filles ont conscience des stéréotypes véhiculés par ces jeux. Elles ne s’identifient pas vraiment aux personnages qu’elles incarnent, elles perçoivent une certaine distance avec ces rôles."
Loin de l’effervescence TikTok, ces plateformes en ligne offraient avant tout une parenthèse ludique... et la majorité des anciennes joueuses en gardent un souvenir tendre. À tel point que certaines y rejouent encore (un peu en cachette).
"J’ai que des bons souvenirs de ces jeux", confie Amela. "Je m’amusais trop, je kiffais vraiment, ça me parlait énormément. Et j’y rejoue encore aujourd’hui. J’ai carrément recommencé. Franchement, j’en garde une image positive."
Avant d’ajouter : "J’y jouais avec mes cousines, mes tantes… Il y avait un vrai truc de convivialité, presque familial. Et puis aussi une forme de sororité autour du jeu." Comme quoi les jeux permettaient de rassembler les filles, autour d'une plateforme qui leur était dédiée et sur laquelle elles pouvaient pleinement exprimer l'attitude "girl's girl".
Si ces jeux en ligne ont marqué une époque, c’est peut-être justement parce qu’ils incarnaient ce paradoxe : à la fois espaces d’amusement et miroirs d’une féminité très normée. Un terrain de jeu qui, sans en avoir l’air, a aussi contribué à façonner des idéaux — et parfois, des complexes.
À bien y regarder, la féminité dans ces jeux est aussi rigide que normée. La "bimbo" y est grande, mince, élancée — parfois dotée de formes exagérées —, une esthétique qui renvoie directement les jeunes joueuses à leur propre corps. Mais au-delà de cette représentation hypersexualisée, c’est surtout le rapport au poids et à la nourriture qui interroge.
Dans le cadre de cet article, je me suis reconnectée à mon ancien compte Ma Bimbo. Et les constats sont édifiants : le poids de mon avatar est affiché en permanence, je suis incitée à aller à la salle de sport pour maigrir, et j’ai "pris un kilo" après avoir mangé un simple gâteau d’anniversaire. Troublant, non ?
Au niveau 8, une des missions stipule : "La séparation d'avec ton premier petit copain t'a fait déprimer, tu as beaucoup grossi ! Tu dois perdre du poids pour faire moins de 60 kilos. Va à la Salle de Sport en Ville."
Marie, ancienne joueuse active, se remémore : "J’ai quand même été exposée inconsciemment à certaines idées que mon cerveau d’enfant ne connaissait pas à l’époque. Dans Ma Bimbo, à un certain niveau, tu es obligée de faire une augmentation mammaire. C’est une intervention chirurgicale qui coûte 12 000 bimbos d’or. Et donc, toi, avec tes yeux d’enfant, tu vois ta bimbo passer d’un physique filiforme à un corps longiligne avec une poitrine énorme."
Elle ajoute : "Étant une enfant d’Internet, tout ce que je faisais sur Ma Bimbo, j’allais le chercher sur Google juste après."
Arrivée au niveau 16, la mission dit : "Tu es sûre que Léonardo adore la chirurgie esthétique, va donc à la clinique de la ville te faire opérer des seins afin d'avoir une poitrine plus conséquente." Et la majorité des chirurgies ou changement de style vestimentaire ont un rapport avec le goût du petit ami actuel. De quoi bien apprendre aux joueuses à vivre selon le male gaze.
Sandra, elle, a préféré se tourner vers Oh my Dollz : "Je trouvais ça moins sexualisant. Les physiques étaient beaucoup plus exagérés sur Ma Bimbo, et même le terme 'bimbo' me dérangeait. Ma mère m’interdisait d’y jouer pour ces raisons."
Pour Marie, ces jeux étaient loin d’être anodins : "Ces jeux-là, ils n’étaient pas du tout inoffensifs. Pour ne prendre que l’exemple de Ma Bimbo, c’est un jeu qui nous a exposées — voire surexposées — à des questions hyper complexes."
Parmi elles : le dating. Sur Ma Bimbo, il faut impérativement avoir un petit ami et rompre avec lui à chaque nouveau palier franchi. Ce petit ami génère d’ailleurs de l’argent chaque jour, renforçant une vision étrangement patriarcale de la relation. Comme l’écrivent les chercheuses Lilia Goldfarb et Régine Tardieu-Bertheau : "Ces jeux de mode sur Internet, comme Ma Bimbo, où les filles doivent manipuler leur avatar en l’habillant, la coiffant, lui proposant un métier d’infirmière, de secrétaire ou de baby-sitter afin de, fatalement, séduire un homme pour atteindre ses propres objectifs de richesse et de célébrité."
Ces jeux n’étaient pas seulement des passe-temps : ils véhiculaient aussi une vision très calibrée de la féminité. Derrière les looks à débloquer et les niveaux à franchir, se cachaient des messages bien plus profonds qu’on ne le réalisait à l’époque. Alors aujourd’hui, comment on les regarde avec nos yeux d’adultes — et surtout, est-ce qu’on les conseillerait à nos petites sœurs ?
Si les anciennes joueuses gardent globalement un bon souvenir de ces jeux — et que beaucoup y rejouent aujourd’hui pour échapper à une société trop rapide, trop exigeante —, le regard porté sur Ma Bimbo ou Oh my Dollz a bien changé. Avec nos yeux d’adultes, impossible d’ignorer les messages problématiques qu’ils véhiculaient, ou la précocité avec laquelle ils nous ont confrontées à des diktats bien précis. Alors, faut-il en parler à nos petites sœurs ? Les avis sont partagés.
Pauline, elle, n’hésiterait pas à recommander Ma Bimbo à une ado en 2025. Elle met cependant en garde contre une forme de "bimbophobie" persistante : "Malgré le titre un peu provocateur, je trouve qu’on a une certaine attache. Et aujourd’hui, on a un peu cette haine de la bimbo, on dit qu’elle est bête, que c’est une assistée, etc. Et je pense qu’on tourne un peu vers un mouvement qui est anti-féministe de cracher sur les bimbos."
Elle poursuit : "Alors qu’à l’époque, moi, ce jeu-là m’a appris à aimer les belles choses et à m’aimer aussi. À me donner des objectifs pour plus tard. D’apprendre à aimer la mode, d’avoir un bel appartement, etc. Et tout ça en étant bien sûr très mignonne et très jolie."
Marie, de son côté, se montre plus prudente : "Aujourd’hui, je ne le conseillerais pas à des ados, parce que toutes ces questions-là… Il faut avoir quand même mûri une certaine réflexion pour pouvoir assimiler ces thématiques."
Entre tendresse nostalgique et prise de conscience, les jeux comme Ma Bimborestent des témoins d’une époque, à la fois ludiques et profondément normatifs. S’ils ont initié des vocations et boosté des imaginaires, ils ont aussi nourri des complexes. Reste à savoir ce qu’on choisit d’en faire aujourd’hui : les oublier, les rejouer… ou les transmettre, avec un regard plus lucide.