Le bourgeois gaze ou l’art de passer un vernis sur les classes populaires
Écrit par Juliette Christain le
Photo by Niko Tavernise. © 2021 20th Century Studios. All Rights Reserved.
Écrit par Juliette Christain le
Photo by Niko Tavernise. © 2021 20th Century Studios. All Rights Reserved.
Tags :
conceptÀ lire aussi

Si vous avez déjà eu cette sensation étrange devant une série où une "fille fauchée" vit dans un 40 mètres carrés refait à neuf à Paris, vous avez déjà remis en question le bourgeois gaze. Littéralement traduisible par regard bourgeois, ce concept n'est pas juste une question de budget déco mais une véritable grille de lecture idéologique.
Empruntant au vocabulaire de la critique cinématographique et de la sociologie, lebourgeois gazedésigne la manière dont la classe dominante, celle qui possède les moyens de production culturelle, filme et raconte les classes populaires. C’est un filtre qui déforme la réalité du prolétariat pour la rendre soit pittoresque, soit effrayante, mais jamais banale ou complexe. Ce regard vient de loin, trouvant ses racines dans une culture littéraire et médiatique produite par et pour une élite qui observe le reste du monde comme on scruterait des poissons dans un bocal.
Le bourgeois gaze ne se contente pas d'ignorer la pauvreté, il la stylise. C'est l'esthétisation de la précarité pour le plaisir d'un public qui n'aura jamais à surveiller son budget pour payer son pass Navigo. Ce terme fait écho à la manière dont les médias traitent souvent les questions sociales sous un angle de pure curiosité voyeuriste. On retrouve cette dynamique dans la persistance des stéréotypes sur la banlieue ou dans ces documentaires qui cherchent le sensationnel plutôt que l'analyse systémique. L'exemple historique de West Side Story est frappant : on y transforme la violence de la ségrégation et de la misère urbaine en une chorégraphie chatoyante de ballet. La pauvreté devient un décor coloré, une esthétique "street" qui gomme la réalité du manque de ressources pour en faire un spectacle de divertissement.

En imposant cette vision, le bourgeois gaze prive les personnes concernées de leur propre narration. On ne raconte pas la vie ouvrière, on la fantasme avec un mélange de condescendance et de fascination morbide. C'est ce qu'on observe aussi dans des films comme Slumdog Millionaire, où la misère extrême de Mumbai est filmée avec une frénésie visuelle et une saturation de couleurs qui transforment le bidonville en un parc d'attractions visuel pour spectateur occidental aisé. Le spectateur peut se sentir ému sans jamais se sentir coupable ou responsable, car le film traite la survie comme un jeu télévisé héroïque. C'est ici que le lien avec la structure de notre société devient évident : celui qui tient la caméra tient le pouvoir de définir ce qui est beau, ce qui est normal et ce qui est vulgaire.

Cette mise en scène se retrouve jusque dans la mode et les réseaux sociaux avec la tendance du "poverty porn" ou du "heroin chic", où des codes vestimentaires liés à la précarité sont récupérés par des marques de luxe. Quand une mannequin porte un sac poubelle à 2000 euros sur un podium, c'est le sommet du bourgeois gaze : on transforme un symbole de déchet et de pauvreté en un accessoire de distinction pour l'élite. On consomme l'imagerie de la marge tout en restant bien à l'abri dans le centre. Ce regard ne cherche jamais à comprendre les causes de la pauvreté, il se contente de la "pimper" pour la rendre digeste, transformant ainsi la lutte des classes en une simple question de style ou de folklore.
Pour bien comprendre comment ce regard s'exerce sur nous, il faut le croiser avec le concept de male gaze (ou regard masculin en français) théorisé par Laura Mulvey. Si le male gaze réduit la femme à un objet de désir pour un spectateur masculin hétérosexuel, le bourgeois gaze ajoute une couche de mépris social à l'équation. Quand les deux se rencontrent, le résultat est souvent explosif pour la représentation des femmes. La femme issue des classes populaires est alors doublement stigmatisée : elle est soit la "cagole" hypersexualisée et moquée pour son manque de "bon goût", soit la figure sacrificielle et misérable qui doit être sauvée par un sauveur bourgeois. Cette intersectionnalité du regard nous montre que la domination n'est jamais purement de genre ou purement de classe, elle est un mélange toxique qui dicte comment une femme doit se tenir, s'habiller et parler pour être considérée comme respectable.

Prenons des exemples concrets pour ne pas rester dans la théorie pure. Une série comme Emily in Paris est le paroxysme du bourgeois gaze appliqué à l'urbanisme et au genre. Tout y est lisse, luxueux et débarrassé de toute trace de labeur réel. À l'opposé, quand le cinéma d'auteur s'empare du sujet, il tombe parfois dans le misérabilisme, où la pauvreté doit forcément être sale, triste et violente pour paraître authentique aux yeux des critiques. On oublie que la dignité et la joie existent en dehors des beaux quartiers. Ce regard formate nos désirs et nous pousse à rejeter tout ce qui ne ressemble pas aux standards de la bourgeoisie blanche et urbaine. On finit par intégrer ce mépris de classe, en jugeant les goûts des autres comme étant "cheap" ou "kitsch", sans réaliser que ces jugements sont les produits d'une éducation visuelle totalement biaisée.
Il est temps de déconstruire ce filtre et de réclamer des récits qui ne sont pas passés au tamis de la bien-pensance ou du voyeurisme. Interroger le bourgeois gaze, c'est se demander qui parle, pour qui et avec quel argent.
On a besoin de voir des femmes qui ne sont pas des clichés de réussite néolibérale, des corps qui travaillent, des intérieurs qui ne ressemblent pas à des catalogues de design suédois et des solidarités qui se passent de la charité des puissants.
Remettre en question ce que l'on voit, c'est aussi soutenir des créatrices et des créateurs issus de la diversité sociale, capables de proposer une vision horizontale plutôt que descendante. La culture doit cesser d'être un miroir déformant pour devenir un espace de résistance où chaque expérience de vie a la place de s'exprimer sans être jugée par le prisme de son compte en banque.
Le bourgeois gaze ne s'arrête plus à la porte des studios de cinéma, il s'invite désormais dans le réel sous la forme d'un voyeurisme touristique décomplexé. On assiste à une mise en scène de soi au cœur de la précarité, notamment avec l'essor des visites guidées dans les comunidades de Rio de Janeiro ou les townships d'Afrique du Sud. Pour une poignée d'euros, le touriste bourgeois vient consommer l'esthétique de la pauvreté, transformant la survie quotidienne des habitantes en un arrière-plan exotique pour sa prochaine photo Instagram. C’est le stade ultime de la déconnexion : on transforme un lieu de résistance et de vie en un parc à thèmes social. Ce vernis appliqué sur la réalité des classes populaires permet de masquer les rapports de domination sous un discours de découverte culturelle. En réalité, ce regard ne cherche qu'à valider son propre privilège tout en s'offrant un frisson d'authenticité à peu frais, sans jamais remettre en question les structures de pouvoir qui maintiennent ces barrières sociales et économiques.
@gabrielmontenegro31 📍Laje Porta do Céu,ROCINHA Só entrar em contato comigo para mais informaçao. . . . #explore#viral#flyp#foryou#rocinha♬ Danza Kuduro - Remix - W&W & AXMO & André Schnura