Female gaze et comédie romantique : comment nos fictions ont enfin appris à nous faire vibrer
Écrit par Juliette Christain le
Liam Daniel / Netflix
Écrit par Juliette Christain le
Liam Daniel / Netflix
À lire aussi

On ne va pas se mentir, on a toutes déjà grincé des dents devant une comédie romantique des années 2000 où l'héroïne devait absolument enlever ses lunettes, montrer ses formes ou s'excuser d'exister pour mériter de se faire remarquer. Longtemps prisonnières du male gaze, ces histoires nous imposaient le désir masculin comme seule grille de lecture. Mais aujourd'hui, une véritable révolution s'opère sur nos écrans grâce à la montée en puissance du female gaze, ce concept théorisé à l'origine par la critique de cinéma féministe Laura Mulvey en contradiction du male gaze en 1975 das son essai Plaisir visuel et cinéma narratif. Il a ensuite été popularisé en France par la journaliste Iris Brey. Appliquer le female gaze à la comédie romantique consiste à placer la caméra du côté de l'expérience, des émotions et de la subjectivité de l'héroïne. Ce n'est plus le corps de la femme qu'on détaille de façon voyeuriste, mais ce qu'elle ressent et désire qui prend toute la place à l'écran.
Ce raz-de-marée sur nos écrans ne sort pas de nulle part, il découle directement du succès phénoménal de la littérature romance contemporaine. Les producteurs ont enfin compris le filon et adaptent en masse les succès issus des BookTok et des librairies. En adoptant les codes du female gaze comédie romantique, ces adaptations réécrivent complètement la figure du premier rôle masculin. Bienvenue dans l'ère des men written by women, les hommes écrits par les femmes, ces personnages d'hommes attentifs, vulnérables, qui maîtrisent la communication et placent le consentement enthousiaste au centre de la séduction. On repense les codes du charme : l'attraction ne passe plus par la prise de contrôle ou le rôle du bad boy toxique, mais par une réelle complicité émotionnelle qui fait fondre les spectatrices.
Au lieu de se contenter d'inverser les rôles et de chosifier les hommes à leur tour, le female gaze comédie romantique transforme en profondeur la manière de raconter une histoire d'amour. La caméra devient une caméra de sensation : elle cherche à capter un frisson, un regard appuyé, la tension d'un effleurement ou le poids d'un silence à travers les yeux de l'héroïne. Selon Iris Brey dans son ouvrage Le Regard féminin, une œuvre s'inscrit dans cette démarche dès lors que le personnage féminin est le sujet de son propre désir, que son parcours remet en question le modèle patriarcal et que le public partage son ressenti physique et émotionnel. C'est précisément cette bascule qui permet de balayer les vieux clichés sur la séduction pour proposer des relations bien plus saines et captivantes.
Pendant très longtemps, l'outil utilisé pour évaluer la présence des femmes dans une œuvre était le fameux test de Bechdel, inventé par la dessinatrice Alison Bechdel en 1985. Pour le valider, il suffit d'avoir deux femmes nommées qui se parlent entre elles d'un sujet ne concernant pas un homme. Si cet indicateur a permis de mesurer la sous-représentation criante des femmes dans le cinéma hollywoodien, il montre très vite ses limites dès qu'on aborde la comédie romantique. Un film peut parfaitement valider ce test tout en restant profondément sexiste dans sa manière de filmer les corps ou de mettre en scène les relations amoureuses. C'est là que le female gaze dans la comédie romantique intervient pour aller beaucoup plus loin. Il ne s'agit plus seulement de compter le nombre de dialogues ou d'intégrer des femmes au scénario par pure figuration, mais de questionner l'esthétique même de la réalisation. Le female gaze s'intéresse à la mise en scène du désir, à la place accordée à la subjectivité féminine et au refus de la chosification, offrant un outil d'analyse politique infiniment plus poussé que le test de Bechdel.
La série événement produite par Shonda Rhimes a marqué un tournant télévisuel majeur en filmant la sensualité masculine à travers le regard de ses héroïnes. Dans Bridgerton, le désir ne repose pas sur la dénudation gratuite des femmes, mais sur l'attente, l'observation passionnée, la tension d'une main frôlée et l'écoute attentive des besoins de l'autre. La caméra s'attarde sur le ressenti de l'héroïne, faisant du plaisir partagé le véritable cœur de l'intrigue romantique.
Inspirée du roman de Sally Rooney, la série Normal People s'est imposée comme un chef-d'œuvre de mise en scène de l'intimité. En intégrant le female gaze comédie romantique dans sa réalisation, la série montre des scènes d'amour d'une rareté saisissante où le consentement enthousiaste, la communication orale et la vulnérabilité émotionnelle remplacent les stéréotypes de la passion brutale. On y suit la connexion profonde de deux corps et de deux esprits à égalité parfaite.
Adaptée des romans de Jenny Han, la série capture avec une délicatesse rare la découverte du désir à l'adolescence. Le female gaze comédie romantique s'y traduit par une focalisation absolue sur les dilemmes affectifs de Belly, l'héroïne. Ses doutes, ses impulsions et ses choix émotionnels guident chaque mouvement de caméra, refusant de faire d'elle un simple objet de rivalité entre deux frères.
Saga incontournable de la romance New Adult écrite par Elle Kennedy, Off Campus s'apprête à porter à l'écran une vision moderne des romances universitaires. En plaçant des sportifs populaires face à leurs propres failles et en valorisant le consentement et le respect, cette histoire incarne la tendance des men written by women. Le public y retrouve des héros capables de remise en question et d'empathie, bien loin de la masculinité toxique autrefois valorisée dans les fictions pour adolescents.
Et ce n'est que le début, car les fans attendent désormais au tournant les adaptations de leurs univers favoris dans des genres encore plus vastes comme la romantasy. Le projet d'adaptation de la saga The Empyrean de Rebecca Yarros par Amazon Studios suscite une impatience folle, car tout le monde veut vérifier si le female gaze aura s'imposer au milieu de dragons et d'enjeux politiques épiques. Ce que recherchent les spectatrices modernes, c'est de l'authenticité, du respect et une passion partagée où l'héroïne ne sert pas simplement de faire-valoir.
L'évolution de la franchise Bridget Jones résume à elle seule la mutation culturelle du genre. Dans le premier opus sorti en 2001, le récit était fortement teinté de male gaze et de normes patriarcales pesantes : l'héroïne était constamment rappelée à son poids, obsédée par la balance et soumise aux remarques désobligeantes de son patron Daniel Cleaver. Des années plus tard, avec la prise de conscience féministe globale, l'équipe créative et le réalisateur a reconnu publiquement le caractère daté, voire sexiste, de certaines vannes et comportements jadis présentés comme inoffensifs.
Avec l'arrivée de Bridget Jones : Folle de lui (Mad About the Boy), la saga franchit enfin le cap du female gaze comédie romantique. Le film se réapproprie le personnage en se concentrant sur une femme mûre qui réapprend à vivre, à aimer et à désirer selon ses propres termes. La caméra ne cherche plus à juger son corps ou sa situation maritale, mais accompagne sa redécouverte du plaisir et de sa sexualité avec un homme plus jeune, débarrassée de la honte et du regard moralisateur d'autrefois. Cette trajectoire prouve que même les monuments de la comédie romantique classique peuvent s'adapter et adopter le female gaze pour coller aux attentes d'un public moderne.