Brillante, fauchée, bordélique : Morgane Alvaro, c’est nous toutes
Écrit par Erine Viallard le
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Elle débarque en bottines léopard, vernis fluo et QI hors normes. Morgane Alvaro, c’est l’ouragan imprévisible de TF1 qui revient le 15 mai pour une nouvelle saison. Sous ses allures de comédie policière légère,HPI raconte - mine de rien - le quotidien d’une femme brillante, fauchée, débordée. Une femme en lutte constante contre un monde qui ne sait pas quoi faire d’une intelligence au féminin, surtout quand elle ne cherche pas à la cacher.
Et en creusant un peu, HPI parle même de précarité, de charge mentale, de solitude parentale, de mépris de classe et de sexisme ordinaire - rien que ça.
Alors oui, Morgane résout des enquêtes. Mais ce qu’elle démonte surtout, ce sont les clichés. Sur les femmes, sur les mères, sur les précaires. Sur toutes celles qu’on juge toujours "trop" ou "pas assez".Celles qui jonglent avec la vie, le travail, les enfants, en baskets compensées. Et si HPI, sous couvert d’humour, était l’une des séries les plus féministes de la télévision française ?
@rtbfauvio Morgane Alvaro 💛 Enfin le retour d'HPI sur Auvio ! Morgane Alvaro, femme de ménage au commissariat de Lille, travaille de nuit. Un soir, alors qu’elle renverse accidentellement le dossier d’une enquête en cours – un meurtre mêlé à la mystérieuse disparition de l’épouse de la victime – sa curiosité l’emporte : elle le parcourt et décèle un détail crucial. Pour "bien dormir", elle laisse un mot bien en vue pour les enquêteurs, suggérant que la femme a été enlevée. HPI, l'intégrale disponible sur RTBF Auvio #HPI#AudreyFleurot#serie#Auvio♬ original sound - RTBF Auvio
Morgane Alvaro, c’est un QI de 160, une mémoire phénoménale, une capacité d’analyse hors norme et pourtant, elle galère à payer ses factures. Avant d’être repérée par la police, elle était femme de ménage. C’est là que le pitch de la série prend tout son sens : cette héroïne surdouée, qui décode des scènes de crime en quelques secondes, incarne aussi le sort de nombreuses femmes invisibles - assignées à des postes inférieurs malgré leur intelligence et leur potentiel.
Et quand on voit ses collègues masculins, parfois dépassés par ses déductions, souvent déstabilisés par son franc-parler, on comprend vite que Morgane n’a pas besoin d’un insigne pour incarner l'autorité. Elle défie la hiérarchie, les règles, les injonctions - et elle le fait sans en demander la permission. Pas parce qu’elle est "rebelle", mais parce qu’elle a été trop longtemps ignorée.
HPI inverse donc les rôles habituels : ici, c’est la femme qui sauve la mise, qui résout les enquêtes, qui brille. Et l’homme, souvent, qui suit - et ce n'est pas pour nous déplaire.
Impossible de parler de Morgane sans évoquer ses looks. Veste fluo, mini-jupe léopard, bottes à talons, vernis pétant, bijoux clinquants : tout chez elle est volontairement too much. Et c’est bien le but. Morgane ne cherche pas à plaire à qui que ce soit, encore moins à rentrer dans les cases de l'excellence féminine.
Cette liberté stylistique, loin d’être anodine, est aussi une manière de revendiquer une féminité décomplexée. Dans une télé française où les femmes brillantes sont souvent habillées comme des fonctionnaires sous tension, Morgane est un ovni assumé. Elle montre que l’on peut être brillante, compétente, et porter du fuchsia. Et non, l’un n’annule pas l’autre.
@audreyy.mls je l’aime trop mdrrr | partie 2 ?? #audreyfleurot#hpi#humour#morganealvaro♬ original sound - 𝐞𝐧𝐨𝐥𝐚
Derrière ses punchlines et ses envolées capillaires, Morgane traverse des réalités très concrètes : galères administratives, dettes, garde partagée, ex relou, enfants à gérer, carrière en pointillés. Bref, la vraie vie des femmes - mais en version surdouée et télévisée.
En France, près de 40 % des familles monoparentales vivent sous le seuil de pauvreté, et dans 85 % des cas, ce sont des femmes à leur tête. Morgane, mère célibataire de trois enfants, représente ce quotidien à flux tendu, cette logistique incessante qui repose sur leurs épaules - le tout en résolvant des meurtres.
Ce n’est pas juste une ficelle de scénario, c’est une réalité sociale. Et si la série ne sort jamais les violons, elle montre, épisode après épisode, ce que coûte le fait d’être une femme tout court, mais aussi brillante et pauvre en France aujourd’hui.
Dans HPI, les institutions sont loin d’être irréprochables. Morgane, consultante non diplômée, se heurte constamment à la défiance de la police, aux remarques condescendantes, aux humiliations à peine voilées. Elle n’a pas le bon CV, pas le bon look, pas le bon comportement. Et pourtant, elle est la meilleure. Encore une fois, une métaphore filée de la manière dont les femmes, notamment issues de milieux populaires, doivent surperformer pour simplement être tolérées.
Morgane est également une figure de contre-pouvoir. Elle refuse d’obéir aveuglément, elle conteste les décisions injustes, elle suit son instinct. Et parfois, elle a raison contre tous. Elle illustre à quel point l’insubordination féminine est perçue comme dérangeante - surtout quand elle est efficace.
Morgane Alvaro ne se revendique pas féministe. Elle n’est pas là pour prêcher ou militer. Et pourtant, difficile de ne pas voir en elle un symbole. Elle refuse les normes, déjoue les attentes, prend toute la place. Elle est drôle, bordélique, brillante, souvent ingérable - bref, humaine. Et c’est précisément cette imperfection assumée qui en fait une figure féminine puissante.
Audrey Fleurot, l’actrice qui l’incarne, le dit elle-même : "Je ne voulais pas qu’elle devienne une énième fliquette. Elle est féministe, mais sans le savoir" pour 20 Minutes. Et c’est probablement ce qui fonctionne si bien. On n’est pas dans le discours militant appuyé, mais dans l’illustration concrète de ce que c’est qu’être une femme qui refuse de se laisser faire.
Morgane touche quelque chose d’universel. Elle est à la fois héroïne et anti-héroïne. Elle élève seule ses enfants, elle est épuisée, elle gère tout, elle doute souvent - mais elle ne s’excuse jamais d’exister.
Elle rappelle à des millions de spectatrices que leur vie, aussi chaotique ou fatigante soit-elle, a de la valeur. Que l’on peut être éparpillée, vulgaire, fatiguée, brillante, aimante et parfois à côté de la plaque et que ça ne retire rien à notre légitimité.
C’est là que HPI frappe fort, avec ses intrigues rocambolesques et ses répliques qui claquent, elle pourrait n’être qu’un bon divertissement... Mais en creusant, on découvre une série profondément actuelle, qui parle de la condition féminine sans jamais l’asséner.
Et franchement, une héroïne féministe qui n’a pas besoin de se déguiser en flic ni de porter du noir pour être crédible, ça méritait bien une série - et une nouvelle saison.