SkinnyTok : la minceur toxique revient sur TikTok, et l’Europe tire la sonnette d’alarme
Écrit par Erine Viallard le
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C’est une tendance toxique qui refuse de mourir. Sur TikTok, le hashtag #SkinnyTokcontinue de pulluler, inondant les feeds de vidéos qui glorifient la maigreur extrême, valorisent les ventres creux, et érigent la souffrance corporelle en mode de vie. Si la plateforme a déjà été pointée du doigt pour sa propension à mettre en avant des contenus dangereux pour la santé mentale, l’alerte est désormais politique : la ministre Clara Chappaz vient d’annoncer avoir saisi l’Arcom et averti la Commission européenne, dénonçant une tendance qu’elle juge "inadmissible". Et si le culte de la minceur était enfin pris au sérieux comme un problème de santé publique numérique ?
@eva.dbz Nothing tastes as good as skinny feels.– Kate Moss #motivation#skinny#skinnytok#mindset♬ Love - Sillage
Sur TikTok, le hashtag #SkinnyTokcumule des millions de vues. Derrière ces vidéos, une esthétique lisse, blanche, "clean girl" – mais surtout, une glorification constante de la privation. Des phrases chocs, souvent mises en scène avec humour noir ou en voix-off : "Si ton estomac gargouille, c’est bon signe, continue", "Tu préfères être jolie et mince ou rassasiée et immonde"... Ces punchlines, répétées à l’envi, deviennent de véritables mantras toxiques.
Le danger ? L’effet mimétique de TikTok, où l’algorithme pousse des contenus similaires dès qu’une vidéo de ce type est visionnée. Un simple like ou un arrêt de scroll peut suffire à enclencher une boucle algorithmique où les contenus pro-TCA (troubles du comportement alimentaire) s’enchaînent. Pour une adolescente vulnérable, c’est un tapis rouge déroulé vers l’obsession corporelle.
Et ce n’est pas nouveau : une étude du Centre de lutte contre la haine en ligne (CCDH) a révélé que des adolescentes, après avoir créé un faux profil, se voyaient proposer des vidéos liées à la perte de poids en moins de 8 minutes de navigation sur TikTok, avec des contenus sur l'image corporelle et la santé mentale toutes les 39 secondes. Le tout sans aucune barrière d’âge ni avertissement. De plus, une enquête du Pharmaceutical Journal a montré que des adolescents pouvaient être exposés à des vidéos promouvant des aides à la perte de poids, y compris des médicaments délivrés sur ordonnance.
« Ton estomac ne gargouille pas il t’applaudit »
— Clara Chappaz (@ClaraChappaz) April 18, 2025
Skinnytok, une tendance qui promeut la maigreur extrême sur les réseaux. Inadmissible. J’ai saisi l'@Arcom_fr et la @EU_Commission.
Le numérique est un formidable outil mais ses dérives brisent des vies.
J'ai rencontré hier… pic.twitter.com/rV6NOOmea0
Vendredi 18 avril, Clara Chappaz, ministre déléguée au Numérique et à l’Intelligence artificielle, a publié un message clair sur X (ex-Twitter) : "J’ai saisi l’Arcom et la Commission européenne."
L’objectif ? Vérifier si TikTok respecte bien ses obligations prévues par le Digital Services Act (DSA), un texte européen qui impose aux plateformes systémiques de "protéger les mineurs" et de "mettre en place des mesures d’atténuation des risques systémiques". En d’autres termes, TikTok est censé agir activement contre la propagation de contenus dangereux, comme ceux liés à la glorification de la maigreur extrême.
Le cabinet de la ministre a d'ailleurs confirmé à Franceinfo : "L’objectif est de voir si TikTok a fait le nécessaire."
En ligne de mire : la capacité (ou l’incapacité) de la plateforme à filtrer ce type de vidéos, à signaler les dérives, et à adapter son algorithme pour ne pas amplifier ces discours. Car dans la pratique, les alertes existent depuis des mois – mais TikTok, en dépit de quelques annonces publiques sur la "sécurité des jeunes", semble avoir du mal à concrétiser ses promesses.
Cette intervention de l'État pourrait-elle marquer un tournant ? En tout cas, le signal est fort : la culture du "corps parfait" en ligne n’est plus une simple affaire d’opinion ou de tendance, mais un sujet de régulation et de santé publique.
Si TikTok s’est construit sur l’idée de divertissement rapide et de contenus viraux, il ne peut plus ignorer les effets réels de ses algorithmes sur l’estime de soi et la santé mentale des plus jeunes. Les vidéos SkinnyTok ne sont pas des exceptions. Elles sont le reflet d’une esthétique qui persiste, malgré les discours body positive et les appels à la diversité corporelle.
Le fait que des autorités comme l’Arcom ou la Commission européenne s’en emparent en dit long. Il ne s’agit plus seulement de pointer du doigt une tendance problématique : on parle désormais de régulation, de sanctions, de cadre légal. Car à force de laisser circuler ces contenus, TikTok contribue à renforcer une vision violente du corps féminin, qui associe la valeur au poids, et l’esthétique à la souffrance.
En bref, la saisie de l’Arcom et de la Commission européenne pourrait bien marquer la fin de l’ère du laxisme pour les contenus SkinnyTok. Mais ce n’est qu’un début. Tant que la minceur extrême restera valorisée par l’algorithme, tant que les corps gros seront invisibilisés ou moqués, la régulation seule ne suffira pas. Ce qu’il faut, c’est une remise en question globale de ce que l’on valorise en ligne – et de ce que l’on laisse passer, au nom de l’esthétique.