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Quelle est cette couleur qu’on dit capable d’apaiser la colère ?

Écrit par Juliette Christain le 4 novembre 2026

Tags :

Décoration|Octobre rose|psychologie
Juliette Christain

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rose Baker-Miller

Il y a le rose Barbie, le rose bonbon, le rose millennial… et puis il y a le rose Baker-Miller. Un rose un peu criard, légèrement violacé, qui a une histoire franchement inattendue. Bien avant de s’afficher sur Instagram, cette teinte a été utilisée pour repeindre des cellules de prison, avec une promesse folle : calmer les détenus les plus agressifs en quelques minutes. Des décennies plus tard, Kendall Jenner s’en est emparée pour une tout autre raison, couper l’appétit. Alors, simple légende ou vrai pouvoir de la couleur ? On fait le point sur le rose Baker-Miller, entre science, marketing et clichés bien genrés.

Qu’est-ce que le rose Baker-Miller ?

Le rose Baker-Miller est une teinte de rose vif et légèrement violacé, référencée sous le code hexadécimal #FF91AF. On le connaît aussi sous les noms de P-618, Schauss pink ou drunk tank pink, littéralement « le rose des cellules de dégrisement ». Ce dernier surnom résume bien sa réputation : le rose Baker-Miller est la couleur qu’on est censé voir quand on a besoin de se calmer.

D’où vient le rose Baker-Miller ?

Tout commence avec Alexander Schauss, directeur de l’American Institute for Biosocial Research, à Tacoma, aux États-Unis. Après des tests menés à la fin des années 1970, il convainc en 1979 une prison militaire de Seattle de repeindre certaines cellules dans ce rose. La couleur prend le nom de Baker et Miller, deux responsables associés à l’expérience. Le rapport de la Marine américaine affirme alors qu’aucun incident hostile n’a été observé pendant la phase initiale d’incarcération, et qu’un quart d’heure d’exposition suffirait à réduire l’agressivité. Il n’en fallait pas plus pour que le rose Baker-Miller fasse le tour du monde.

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Où utilise-t-on le rose Baker-Miller ?

Surtout là où l’on veut faire baisser la tension. Des cellules de prison et des postes de police ont été repeints dans cette teinte, notamment en Suisse, où environ 20 % des prisons et postes de police comptaient au moins une cellule rose en 2015. Dans plusieurs prisons suisses, on a même utilisé une variante baptisée « Cool Down Pink ». Le sport s’y est aussi mis : en 1979, le vestiaire de l’équipe visiteuse du Kinnick Stadium, dans l’Iowa, a été peint en rose, dans l’espoir de rendre les adversaires moins combatifs. Une stratégie aussi maligne que discutable.

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Qui a photographié les cellules roses de Suisse ?

La photographe Angélique Stehli, diplômée de l’ECAL (l’École cantonale d’art de Lausanne), a consacré à ces cellules une série baptisée Pink Cells, présentée notamment au festival Circulation(s) à Paris en 2018. Réalisée pendant ses études, elle y explore l’enfermement en faisant dialoguer la Suisse, où elle vit, et les États-Unis, où elle a grandi. Elle a choisi de photographier ces pièces sans discours pédagogique : comme elle l’explique au magazine Artist Up, « ce côté non pédagogue ne m’intéressait pas ». Le résultat est troublant : des cellules d’un rose presque doux, dont l’apparente tendresse contraste avec la dureté de l’enfermement.

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Le rose Baker-Miller a-t-il vraiment un effet apaisant ?

C’est là que ça se complique. Dès les années 1980, plusieurs chercheurs n’ont pas réussi à reproduire les effets annoncés. Dans une prison californienne, le nombre d’incidents aurait même augmenté après le passage au rose. En 2015, une équipe menée par le psychologue Oliver Genschow a publié dans la revue Psychology, Crime and Lawune expérience rigoureuse dans des cellules de détention. Résultat : l’agressivité des détenus baissait aussi bien dans la cellule rose que dans la cellule grise. Autrement dit, ce n’était pas la couleur qui jouait, mais sans doute le simple fait d’être isolé et de laisser passer le temps. Les chercheurs estiment que cela remet en question l’usage du rose Baker-Miller dans de nombreuses prisons.

Le rose Baker-Miller coupe-t-il la faim ?

C’est la promesse qui l’a rendu célèbre auprès du grand public. En 2017, Kendall Jenner a expliqué avoir peint une pièce de sa maison en rose Baker-Miller, qu’elle présentait comme une couleur scientifiquement prouvée pour réduire l’appétit. Problème : comme l’a vérifié AlloDocteurs, aucune donnée scientifique sérieuse ne soutient cette idée. Alexander Schauss évoquait une étude sur 1 700 personnes, mais ses résultats n’ont jamais été publiés, et une revue de la littérature parue en 2005 n’a trouvé aucune preuve d’un effet sur l’appétit. Si vous mangez moins dans une pièce rose, c’est sans doute l’effet placebo qui travaille, pas la peinture. Et franchement, on préfère que la couleur de nos murs nous fasse du bien plutôt qu’elle nous aide à sauter des repas.

Pourquoi associe-t-on le rose au calme et à la douceur ?

Parce qu’on nous l’a appris, tout simplement. Le rose n’a pas toujours été une couleur « de fille » : en juin 1918, la revue professionnelle Earnshaw’s Infants’ Department expliquait que la règle admise était le rose pour les garçons et le bleu pour les filles. Selon l’historienne Jo Paoletti, citée par le Smithsonian Magazine, la convention rose pour les filles et bleu pour les garçons ne s’est imposée qu’autour des années 1940, sous l’influence des fabricants et des commerçants. Depuis, le rose est associé à la douceur, à la passivité et à la féminité. Certains chercheurs se demandent d’ailleurs si l’effet supposé du rose Baker-Miller ne tenait pas en partie à ce cliché : face à des détenus majoritairement masculins, une cellule rose pouvait être perçue comme une façon de les « féminiser », voire de les humilier. Un réformateur carcéral suisse a d’ailleurs jugé ces cellules dégradantes.

Que dit de votre personnalité le fait d’aimer le rose ?

Sur internet, les fans de rose sont souvent décrites comme douces, romantiques, sensibles et optimistes. Ces portraits relèvent davantage de la psychologie populaire que de la science : aucune étude ne prouve qu’aimer le rose révèle un trait de caractère précis. La recherche montre en revanche que le rose évoque des émotions plutôt positives. Une vaste étude publiée en 2020 dans la revue Psychological Science, menée auprès de plus de 4 500 personnes dans 30 pays, a montré que le rose est associé presque partout à l’amour, à la joie et au plaisir.

Et si plus de femmes que d’hommes disent l’aimer, ce n’est pas forcément une question de nature. En 2007, des chercheurs de l’université de Newcastle ont bien observé que les femmes préféraient en moyenne des teintes tirant vers le rouge et le rose, mais l’hypothèse d’une origine biologique reste discutée, et des décennies de « rose pour les filles » ont forcément pesé dans la balance.

Quant à la colorimétrie, très à la mode en beauté, elle ne dit rien de votre personnalité : elle vous aide surtout à savoir quel rose met en valeur votre teint, entre rose poudré, fuchsia ou corail. Bref, aimer le rose ne fait pas de vous une personne fragile ou mièvre. Ça veut surtout dire que vous aimez le rose, et c’est déjà très bien.

Peut-on utiliser le rose Baker-Miller chez soi ?

Rien ne vous en empêche, et la teinte est plutôt jolie. Mais mieux vaut le faire pour son esthétique que pour ses supposés pouvoirs. La couleur peut influencer notre humeur, c’est certain, mais de façon très personnelle : selon nos souvenirs, notre culture et nos goûts, un même rose apaisera l’une et agacera l’autre. Si vous cherchez à vous sentir mieux chez vous, la lumière, le rangement et le temps passé loin des écrans auront sans doute plus d’effet. On vous en parlait dans notre décryptage du slow living et dans notre article sur la fatigue numérique.