Le SkinnyTok frappe encore : mâcher sans avaler, la nouvelle lubie toxique
Écrit par Erine Viallard le
Écrit par Erine Viallard le
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On croyait avoir fait le tour des absurdités virales sur les réseaux, mais non - TikTok avait encore une cartouche bien toxique en réserve. Dernier-né du gang #SkinnyTok ? Le "manger sans avaler". Littéralement. Des jeunes femmes, le sourire aux lèvres, se filment en train de savourer une bouchée d'un plat - enrobée dans de cellophane - avant de le recracher consciencieusement hors champ. Oui, on en est là : mâcher sans l'aspect gustatif et nutritif pour "garder la ligne". Et non, ce n’est pas une performance artistique. Magique ? Non. Flippant ? Totalement.
Et si on riait jaune de cette absurdité, il faut tout de même s’alarmer : cette pratique n’est pas un sketch satirique, mais bien une vraie stratégie minceur relayée par des jeunes, nourrie d’algorithmes cruels et de diktats esthétiques old-school, remis au goût du jour sauce 0 calorie. Bienvenue dans l’univers impitoyable du "SkinnyTok" - ou quand la culture de la maigreur trouve un nouveau terrain de jeu : les scrolls infinis.
@letribunaldunet Manger sans avaler, c’est la nouvelle tendance TikTok qui fait froid dans le dos et qui inquiète les médecins #trend#tendance#alerte#regime#danger♬ son original - letribunaldunet
Qu’on se le dise, l’idée derrière cette tendance n’est pas nouvelle. Les troubles du comportement alimentaire (TCA) s’en nourrissent depuis des décennies. Ce qui change, c’est le packaging : des vidéos stylisées, de jolies jeunes filles qui dégustent un burger juteux pour le recracher ensuite dans un mouchoir en toute décontraction. Comme si tout ça était "fun", voire pas "bête". Spoiler : non, ce n’est pas un jeu, ou une énième méthode minceur, c’est une relation troublée avec la nourriture, et elle mérite qu’on s’y intéresse sérieusement.
Derrière ces vidéos se cache souvent le hashtag #SkinnyTok, une niche de TikTok qui glorifie la minceur extrême, encourage la restriction calorique sévère et partage des astuces franchement dangereuses. Certaines vidéos diffusent des messages du type : "Tu as mangé trois repas aujourd’hui ? J’espère que ça en valait la peine." Des messages d’une violence passive-agressive qui passe incognito dans l'algorithme.
Une pratique qui inquiète, et pas que les diététiciens. Clara Chappaz, ministre déléguée au Numérique, a saisi l’Arcom ainsi que la Commission européenne pour demander des comptes à TikTok. Elle dénonce une tendance "inadmissible" et affirme que la protection des mineurs en ligne est une priorité.
Derrière cette illusion de contrôle se cache un vrai danger, et les professionnels de santé, eux, tirent déjà la sonnette d'alarme. Car si pour certains, profiter du goût sans les calories, peut sembler anodin, ce ne doit jamais être considéré comme "normal" et surtout pas comme sain. Les nutritionnistes le disent, ce comportement peut être le signe d'un trouble alimentaire sous-jacent, comme l'orthorexie ou l'anorexie.
Le Tribunal du Net a également mis en lumière cette tendance, la qualifiant de "nouvelle tendance TikTok qui fait froid dans le dos". Ils rappellent que ces pratiques, bien que présentées de manière ludique sur les réseaux sociaux, peuvent avoir des conséquences graves sur la santé mentale et physique des jeunes utilisateurs.
La vraie question est la suivante : comment en est-on arrivé là ? Est-ce que TikTok est le seul coupable ? Pas uniquement. La culture du "summer body", de la "fit girl" qui ne transpire jamais, des "What I eat in a day" ultra-régulés, existe depuis bien avant l’arrivée des Reels et du swipe up. Ce que TikTok a changé, c’est lavitesse de propagation. Et l’impact.
Dans certains collèges français, des profs ont remarqué que des élèves mâchaient puis recrachaient leur nourriture à la cantine. Des établissements ont même envoyé des mails aux parents pour les alerter.
Pour Alexandra Murcier, diététicienne-nutritionniste spécialisée dans les TCA, ce type de contenu s’attaque à un public fragile : "À l’adolescence, on cherche à appartenir à un groupe, à se modeler à une image idéale. Le SkinnyTok joue sur cette quête d’identité et la détourne de manière toxique."
Ajoutez à ça un algorithme qui pousse ce type de contenu à celles et ceux qui ont déjà recherché des vidéos "healthy" ou "détox", et vous obtenez un cocktail anxiogène qui entretient une boucle infernale de contrôle, de restriction, de comparaison permanente.
Déjà, on arrête de se taire. On parle aux plus jeunes, à nos sœurs, à nos amies qui "font attention" un peu trop souvent. On questionne l’algorithme. On signale les contenus toxiques. On alerte les établissements scolaires et les professionnels de santé. Et surtout, on arrête de glorifier la privation, la discipline alimentaire comme une vertu suprême. Être en paix avec son corps, ça ne passe pas par mâcher un cookie pour le recracher dans un pot de yaourt vide.
Ensuite, TikTok doit prendre ses responsabilités. Un réseau social fréquenté par des millions de mineurs doit modérer les contenus qui menacent leur santé mentale. La solution ne peut pas reposer uniquement sur les éducateurs et les parents.