La médecine bikini, ou comment la santé des femmes a été négligée
Écrit par Erine Viallard le
Écrit par Erine Viallard le
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Le nom peut prêter à sourire, presque à croire qu’il s’agit d’une énième tendance estivale. Et pourtant, derrière le terme "médecine bikini" se cache une réalité médicale glaçante pour la moitié de l’humanité. Popularisée dans les années 1980 par la cardiologue américaine Nanette Wenger – qui l’utilisait à la base sur un ton ironique – l'expression dénonce une approche médicale qui ne s'intéresse au corps des femmes que sous l'angle de leur appareil reproductif. En d'autres termes, si ce n’est pas lié à leur poitrine ou à leur utérus, ça n’intéresse personne.
C’est ce qu’expliquait récemment l’historienne Muriel Salle, invitée dans l’émission Zoom Zoom Zen sur France Inter. Selon elle, cette manière de penser la santé est le résultat d’un système patriarcal bien rodé : on a longtemps considéré que les hommes et les femmes réagissaient de la même façon aux maladies - sauf que c’est faux. Et les conséquences, elles, sont bien réelles : diagnostics erronés, retards de prise en charge, traitements inadaptés. Bref, une médecine qui ne soigne pas tout le monde de la même manière – et ça, c’est un vrai problème.
"Les femmes ont 7 fois plus de risques de mourir d'une maladie cardiovasculaire que d'un cancer du sein." Et pourtant comme le dit Cyril Lacarrière sur France Inter, les femmes n'en savent rien tout comme le corps médial.
Alors pour comprendre comment on en est arrivées là, il faut remonter aux fondations même du savoir médical. Et sans grande surprise, ce sont des hommes qui ont écrit l’histoire. "La médecine a toujours été une histoire d’hommes", rappelle Muriel Salle. Pendant des siècles, les connaissances sur le corps humain ont été bâties à partir d’un modèle masculin – pris comme référence, comme norme universelle.
Résultat ? On a pensé que les femmes n’étaient qu’une variation du corps masculin, avec quelques "particularités" reproductives. Et c’est là qu’intervient la notion de "médecine bikini" : une manière de dénoncer cette réduction du corps féminin à ses seins et à son appareil génital. Comme si une femme n’existait médicalement qu’en tant que future mère potentielle.
Le problème, c’est que cette vision faussée a des impacts très concrets. Prenons l’exemple des crises cardiaques : pendant longtemps (et encore aujourd’hui), on enseigne aux médecins les symptômes typiques des hommes. Douleur dans le bras gauche, oppression thoracique. Sauf que chez les femmes, les signes peuvent être différents – fatigue intense, douleurs abdominales, nausées. Et comme ces manifestations ne rentrent pas dans la grille de lecture standard, elles sont souvent minimisées ou mal interprétées.
Tout ça mène à des retards de diagnostic, des soins inadaptés - et des vies perdues. Car non, les maladies ne sont pas neutres. Et non, les femmes ne sont pas des hommes "avec un peu plus d’hormones".
Ce biais médical n’est pas qu’une question de théorie : il a un coût humain bien réel. Aujourd’hui en France, la principale cause de mortalité chez les femmes, ce ne sont ni les cancers ni les accidents de la route, mais les accidents vasculaires cérébraux (AVC). Et on recense chaque année 6 000 décès de plus chez les femmes que pour le cancer du sein. Pourquoi ? Parce que leur prise en charge est souvent tardive,voire erronée, à cause d’un manque de sensibilisation – autant du côté du personnel soignant que des femmes elles-mêmes.
Autre exemple frappant : celui des troubles du sommeil. Les femmes consultent davantage que les hommes pour des problèmes liés au sommeil, et pourtant, elles sont moins souvent diagnostiquées avec une apnée du sommeil. Pourquoi ? Parce que les outils de mesure sont conçus pour détecter les arrêts respiratoires typiques chez les hommes. Or, chez les femmes, le problème ne se manifeste pas toujours par un arrêt complet de la respiration, mais plutôt par une diminution significative du flux respiratoire. Et ça, les machines ne le détectent pas toujours. "Elles passent en dessous des radars et on ne pose pas de diagnostic. Et sans diagnostic, on ne cherche pas de solution puisqu’on n’a pas de problème", explique Muriel Salle.
Ce cercle vicieux – où l’absence de données devient une absence de soins – continue d’entraîner des souffrances évitables, des traitements inadaptés, et des femmes qu’on laisse littéralement dans l’angle mort de la médecine.
Heureusement, certaines avancées ont été réalisées. Notamment en Europe, où les femmes sont désormais mieux représentées dans les essais cliniques. C’est essentiel, car pendant longtemps, les études médicales se sont appuyées presque exclusivement sur des hommes – considérés comme "plus simples" à étudier, en dehors des fluctuations hormonales féminines. Une aberration scientifique, et un frein majeur à l’égalité des soins.
Mais ces progrès restent fragiles. Muriel Salle alerte notamment sur les reculs récents observés aux États-Unis. Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, les réglementations qui imposaient depuis 1993 l’inclusion des femmes et des minorités dans les essais cliniques ont été supprimées. Une chercheuse en épidémiologie, évoquée dans l’émission, a même perdu tous ses financements pour son travail sur la mortalité maternelle chez les femmes afro-américaines.
"Les choses peuvent aller très très vite parce qu’on recule bien plus vite qu’on avance", insiste Muriel Salle. Et c’est là que se joue un autre enjeu fondamental : celui du pouvoir. Qui décide des sujets de recherche ? Qui finance les études ? Et dans quel but ? "La connaissance, le savoir scientifique, c’est politique", rappelle-t-elle. Tant qu’on n’interrogera pas la manière dont les savoirs sont construits, on continuera à reproduire les mêmes biais. Et à laisser des femmes mourir pour de mauvaises raisons.
Il est donc plus que temps de mettre en place une vraie médecine sexo-spécifique, qui prenne en compte les particularités biologiques, physiologiques et même sociales des femmes. Pas pour les traiter comme des "cas particuliers", mais pour leur offrir, enfin, une médecine juste. Une médecine complète. Une médecine humaine.