JOMO (Joy of missing out) : décryptage d’un phénomène qui parle (vraiment) à la génération Z
Écrit par Juliette Christain le
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Pendant longtemps, ne pas être de la partie était presque une faute sociale. Rater une soirée, ne pas répondre tout de suite, ne pas être au courant de la dernière tendance pouvait provoquer une vraie anxiété. Cette peur a même un nom : le FOMO, fear of missing out. Mais depuis quelques temps, un mouvement inverse s’impose doucement, porté en grande partie par la Gen Z. Son nom : le JOMO, pour joy of missing out. Littéralement, la joie de rater quelque chose. Derrière ce terme en apparence léger se cache en réalité un changement profond de rapport au temps, aux autres et aux injonctions sociales.
Le JOMO, ou joy of missing out, que l’on peut traduire en français par la "joie de passer à côté" ou "le plaisir assumé de ne pas être de la partie", désigne le fait de ne pas chercher à participer à tout. Ne pas aller à une soirée, ne pas répondre immédiatement à un message, ne pas suivre une tendance, sans culpabilité ni peur d’être exclu. Contrairement au FOMO, qui repose sur l’angoisse de manquer une expérience jugée importante, le JOMO valorise le choix conscient du retrait et la satisfaction que l’on peut en tirer.
Le terme apparaît dans les médias anglo-saxons à la fin des années 2010, notamment dans le New York Times et la BBC, en réponse à la saturation numérique et sociale. Il s’inscrit dans un contexte où l’hyperconnexion, la comparaison permanente et la pression à être visible commencent à être ouvertement remises en question.
Si le JOMO colle particulièrement à la Gen Z, c’est parce que cette génération a grandi avec les réseaux sociaux, leurs codes et leurs excès. Notifications constantes, stories à publier, événements à documenter, opinions à afficher. Être absent, même brièvement, pouvait donner l’impression de disparaître.
Mais paradoxalement, la Gen Z est aussi l’une des plus lucides sur les effets négatifs de cette surexposition. Selon plusieurs analyses relayées par The Guardian, les jeunes adultes sont de plus en plus nombreux à exprimer une fatigue sociale et numérique. Le JOMO devient alors une réponse pragmatique à un système épuisant.
Dire non, rester chez soi, ne pas tout partager en ligne n’est plus perçu comme un manque, mais comme une forme de protection. Un moyen de préserver sa santé mentale, son énergie et son intimité.
Le FOMO repose sur une idée centrale : chaque opportunité manquée est une perte. Une soirée ratée, un événement ignoré, une tendance non suivie deviennent autant de regrets potentiels. Le JOMO inverse cette logique. Manquer quelque chose peut aussi être un gain.
Gagner du temps, du calme, du repos mental. Gagner le droit de choisir ce qui mérite vraiment notre attention. Pour la génération Z, le JOMO n’est pas un refus du lien social, mais une manière de le rendre plus choisi, moins subi.
Ce changement de perspective marque un vrai tournant culturel. Là où la présence constante était valorisée, l’absence assumée devient acceptable, parfois même désirable.
Adopter le JOMO, c’est aussi remettre en question la logique de performance qui s’est infiltrée dans la vie sociale. Sortir beaucoup, être occupé, avoir un agenda plein étaient longtemps perçus comme des signes de réussite.
La génération Z semble davantage attirée par une forme de ralentissement. Prendre une soirée pour soi, regarder une série sans la commenter en direct, passer du temps hors ligne. Des choix qui peuvent sembler anodins, mais qui traduisent une volonté de reprendre le contrôle sur son temps.
Ce rapport apaisé à l’absence rejoint des thématiques déjà explorées sur Herstory, comme la fatigue sociale, le besoin de solitude choisie ou encore le rejet des injonctions à tout vivre intensément.
Ironiquement, le JOMO s’exprime aussi sur les réseaux sociaux. Sur TikTok, le hashtag JOMO rassemble des millions de vues. On y voit des vidéos de soirées calmes, de routines lentes, d’intérieurs silencieux. Une esthétique à l’opposé de la fête permanente et du lifestyle surchargé.
Dans la pop culture, cette tendance se reflète également dans les séries et les récits contemporains, où les personnages cherchent moins à tout vivre qu’à mieux vivre. Le calme, l’intime et le repli temporaire deviennent des choix narratifs valorisés, en phase avec les préoccupations actuelles des jeunes générations.
Si le joy of missing out séduit, il soulève aussi des questions. Pouvoir ralentir, refuser une invitation ou se déconnecter suppose parfois des conditions favorables. Temps libre, stabilité financière, environnement compréhensif. Le JOMO ne doit donc pas devenir une nouvelle injonction au bien-être.
Pour la génération Z, il s’agit plutôt d’un outil parmi d’autres pour poser des limites. Chacun l’adapte à sa réalité, à son rythme et à ses contraintes. Le JOMO n’est pas un modèle unique, mais un état d’esprit.
Le succès du JOMO ne relève pas d’un simple effet de mode. Il s’inscrit dans une évolution plus large de la société, marquée par la saturation numérique, la prise de contour de la santé mentale et le rejet du toujours plus.
En cela, le JOMO incarne une nouvelle manière d’exister socialement. Moins dans la démonstration, plus dans le choix. Moins dans la peur de manquer, plus dans la joie de se préserver. Et c’est sans doute pour cela qu’il parle autant à la génération Z, qui redéfinit, à sa manière, ce que signifie être présent au monde.