Teint grisâtre, c’est non : l’œil des pros pour sublimer les peaux noires
Écrit par Prodige Mabanza le
Teint grisâtre, c’est non : l’œil des pros pour sublimer les peaux noires
Écrit par Prodige Mabanza le
Teint grisâtre, c’est non : l’œil des pros pour sublimer les peaux noires
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Dans les rayons beauté comme sur les plateaux de tournage, le maquillage des peaux noires reste encore un défi trop souvent mal relevé. Teints cendrés, nuances mal ajustées, absence de sous-tons adaptés : les erreurs persistent, révélant un manque criant de considération dans l’industrie. Pourtant, des professionnel·les formé·es et engagé·es existent, prêt·es à rappeler qu’un maquillage réussi ne devrait jamais ternir la peau, mais en révéler toute la richesse. Focus sur l'avis de professionnelles du make up aguerries.
Shootings photos, coulisses d'un défilé de mode, clips...les femmes noires dans les médias n'ont pas toujours su trouver chaussure à leur pied en terme de maquillage. Pour cause ? Trop souvent, sur le terrain, des make up artists qui ne savent pas maquiller les peaux foncées. Si bien qu'en 2016, la mannequin britannique Léomie Anderson dénonçait avoir du se maquiller seule plusieurs fois avant des défilés, alors que ses collègues, elles, étaient maquillées par des pros.
@megan.milan I normally bring my own foundation just incase but i let my guard down. Plus i didnt want to carry a makeup bag all day, this was my first job of the day 😭. I had to go ti Sephora, do my own makeup then come back 😀. #nyfw#modelproblems#blackmodels#blackmodelsmatter♬ original sound - IG: @megan.milan
Une expérience commune, que d'autres mannequins noires expérimentent également. Laurie, jeune mannequin à Paris, raconte : "Je viens toujours avec ma trousse et mes produits.Pourtant, à la base, je ne sais même pas me maquiller. Mais ça ne peut pas être pire qu'un maquilleur qui utilise des produits non adaptés à ma peau".
Dans un secteur encore trop centré sur les carnations claires, il semble nécessaire que les professionnels sur le terrain sachent s'adapter à différents types de peaux.
Julia, make up artist d'Aya Nakamura pendant 2 ans, est passée par la prestigieuse école Make Up Forever. Si elle a reçu une formation complète sur les fondamentaux du make up, elle déplore le peu de modèles aux peaux foncées : "Il y avait des élèves en formation avec moi qui étaient effrayés à l'idée de maquiller la peau ébène du fait de ne pas avoir eu suffisamment de tips et de démonstrations sur une peau foncée."

La maquilleuse ajoute : "Je sais que j'ai beaucoup de clientèle à la peau foncée qui vient à moi qui n'ont pas envie d'avoir le teint gris ou qui veulent être sûrs d'avoir quelqu'un qui gère les peaux foncées. Pareil pour mes clients qui, inconsciemment, m'appellent automatiquement dès qu'il s'agit d'une peau foncée, que ce soit pour des shows, des défilés ou des grosses célébrités, parce qu'ils se disent "Ah bah, c'est ce qu'elle fait le plus, donc, on peut lui faire confiance les yeux fermés." Une remarque douce-amère, qui lui reconnaît une forme de légitimité… mais qui l’enferme aussi dans une case. Comme si, par réflexe, on supposait que seules les makeup artists noir·es sauraient maquiller les peaux foncées — une idée reçue tenace, alors que de nombreux·ses professionnel·les non noir·es sont tout aussi formé·es et compétent·es sur le sujet.
Comme Julia, Alexia makeup artist depuis 5 ans, souligne un manquement dans les écoles de maquillage : "Quand j'ai intégré mon école, on avait un kit fourni, et dans ce kit, il n'y avait pas énormément de teintes foncées." C'est souvent sur le terrain, en dehors des écoles, que les professionnelles parviennent à se perfectionner, en apprenant à maquiller une diversité de teints : "Quand je suis sortie de l'école, j'ai commencé à assister des maquilleuses.Elles m'ont vachement appris à travailler avec les sous-tons, que ce soit sur des modèles blanches ou des modèles métisses ou des modèles noirs". Faute d’apprentissage solide en école, beaucoup affinent leurs gestes sur le terrain, en observant, en pratiquant, en s’adaptant. Une preuve de plus que la diversité des carnations mérite mieux qu’un module survolé : une vraie place dans les formations.
En 2018, alors maquilleuse pour Aya Nakamura, Julia a l’occasion de sublimer l’artiste pour le clip de Djadja, qui comptabilise aujourd’hui plus d’un milliard de vues sur YouTube (rien que ça). À ce moment charnière de sa carrière, où chaque apparition est scrutée par les médias français et internationaux, son image devient un véritable enjeu — et la pression est palpable en coulisses. "La tendance à cette époque, c’était beaucoup de teint sophistiqué avec cet aspect contourné, les traits bien marqués, une bouche glossée. Pour elle, j’étais partie sur un full glam avec des yeux un peu charbonneux, marronnés, irisés." se souvient Julia.
Cette exigence esthétique, déjà forte pour toutes les célébrités, devient encore plus intense quand il s’agit de femmes noires. "Je savais qu’elle allait être critiquée, donc je devais être irréprochable. Je voulais que son teint soit mis en valeur, sans le griser ni trop l’éclaircir, en respectant sa couleur de peau naturelle." explique-t-elle. Car lorsqu’elles sont rares à occuper le devant de la scène, les égéries noires portent malgré elles une responsabilité décuplée : celle de représenter toute une diversité qu’on ne voit pas assez.
Et c’est bien là le cœur du problème. Si, dans les coulisses d’un défilé ou sur un shooting, les femmes noires peinent encore à trouver des makeup artists formé·es à leurs besoins, c’est aussi parce qu’elles restent sous-représentées. Une visibilité trop marginale pour que l’industrie se donne la peine de revoir ses standards. Résultat : des formations peu adaptées, des gestes techniques approximatifs, et des ratés encore trop fréquents. Une négligence plus structurelle qu’intentionnelle, mais qui se lit immédiatement… au bout des pinceaux.
Pour sublimer les peaux foncées sans les trahir, tout commence par l’observation. C’est le geste fondamental que Julia ne manque jamais de rappeler : "Dès lors qu’on a une cliente à la peau foncée devant soi, peu importe son type de peau, il faut d’abord observer. La colorimétrie permet de déterminer si le sous-ton est doré, rouge… ou même bleu, ce qui arrive aussi sur certaines carnations." Même réflexe du côté d’Alexia, qui insiste sur la précision du diagnostic : "Je regarde d’abord si la peau est à sous-ton chaud, neutre ou froid — même si les froids sont très rares. Ensuite, je fais beaucoup de mélanges. C’est rare de trouver une teinte parfaite en une seule référence."
Une fois la base posée, elle construit le teint par étapes, joue sur les zones d’ombre et de lumière, travaille le bronzer en respectant toujours la nuance, puis termine par une poudre bien dosée : ni trop claire, au risque de griser, ni trop foncée, pour ne pas alourdir.
Un équilibre subtil, que certaines marques comme Fenty Beauty ou Make Up For Ever rendent plus accessible avec des gammes plus inclusives. Mais encore faut-il, comme le souligne Alexia, que les formations professionnelles "poussent vraiment les élèves à se diversifier". Le bon maquillage, ce n’est pas juste une question de produits : c’est une question d’intention, de technique, et de considération.
Changer les mentalités dans l’industrie du maquillage ne se fera pas en un coup de pinceau. Mais il est temps que la maîtrise des peaux foncées ne soit plus l’exception, mais la norme. Parce qu’un teint réussi ne devrait jamais être un exploit — surtout quand il s’agit simplement de respecter toutes les beautés.